"Pas de Suisse à 10 millions!": xénophobie patronale

L’initiative de l’Union démocratique du centre (UDC) «Pas de Suisse à 10 millions! (initiative pour la durabilité)» [1] est une attaque très concrète contre les couches les plus vulnérabilisées de la population étrangère et du domaine de l’asile, ainsi qu’une puissante incitation patronale à la restructuration de l’appareil productif aux dépens des salarié·es.

L’initiative se base de fait sur le scénario d’évolution de la population 2020-2050 établi par l’Office fédéral de la statistique (OFS, scénario moyen), qui pronostique 9,35 millions d’habitant·es en 2030, 9,97 millions en 2040 et 10,4 millions en 2050. Sur cette base, elle proclame «Pas de Suisse à 10 millions!» Trois questions se posent alors. Pourquoi cette référence de 10 millions au lieu du scénario minimal de l’OFS selon lequel la population se montera à 9,5 millions en 2050 ou le maximal avec 11,3 millions? Quelles populations vont être ciblées? Quelle marge de manœuvre se donne l’UDC face aux besoins de main-d’œuvre du patronat?

Gagnante quoi qu'il en soit

Nul ne sait quelle sera la population de la Suisse en 2050; les projections à moins d’une génération sont compliquées et, à ce titre, le scénario moyen de l’OFS reste l’éventualité la plus probable, ce qui ne signifie jamais la plus réaliste en statistique (en 2000, l’OFS prédisait que la population atteindrait 7,4 millions d’habitant·es en 2025, pour 9 millions réels [1]).

Si l’initiative de l’UDC postulait 9,5 millions d’habitant·es en 2050 (scénario minimal OFS), soit 0,9 million de moins que le scénario moyen, elle fragiliserait sa position. En effet, dans un tel cas de figure, si le scénario moyen était atteint, l’UDC serait alors contrainte à proposer des mesures de limitation de la population étrangère impraticables car allant contre les intérêts de l’«économie» [2]. Ou alors, l’UDC devrait suggérer des dérogations à l’initiative – qui sont déjà considérables et peu explicites – très amples, perdant ainsi toute crédibilité.

Par contre, en postulant une limitation à 10 millions, si la projection moyenne de l’OFS à 10,4 millions se réalise, cela ouvre deux voies gagnantes. D’une part, d’être à peu près dans la cible, et de pouvoir alors clamer haut et fort que c’est grâce à la pression représentée par l’initiative que la population (l’immigration!) n’a pas crû davantage. D’autre part, celle de donner une légitimité à l’exigence de limitation de la population étrangère, seul levier possible pour freiner l’augmentation de la population. Enfin, tout cela concernerait un nombre relativement restreint d’habitant·es, ce qui rendrait vraisemblable de réduire des secteurs quantitativement marginaux: les sans-papiers, les requérant·es d’asile, les permis F et les étrangers·ères condamné·es (double peine par expulsion).

Tour de passe-passe

Enfin, si la population approche 11,3 millions en 2050 (scénario maximal), l’UDC se présentera également en gagnante («nous l’avions dit!»), ayant de la sorte encore plus de raisons de continuer à enfourcher sa traditionnelle arme de guerre de division des salarié·es, la xénophobie et ses relents racistes, sans proposer de mesures draconiennes réalistes.

Dans tous les cas se reproduit le même tour de passe-passe: dénoncer les institutions politiques et leur politique migratoire, dont l’UDC est pourtant l’un des artisans et le principal pilote. Ainsi, l’UDC consolidera ses discours exutoires par rapport aux réels problèmes sociaux (fondamentalement l'inégale répartition de la richesse), en vilipendant les boucs émissaires génériques que sont le laxisme pro-européen, les immigré·es volant notre bien-être, les criminel·le·s étrangers·ères, les musulman·es et aussi, à tour de rôle, selon le vent des chroniques médiatiques et des aléas politiques internationaux, un certain nombre de nationalités spécifiques.

Intensification des taux d'activité

Considérons quelques chiffres. En 2022-2023, le taux d’activité [3] général des 15-64 ans est de 84% [4], celui des hommes de 88% dont 19% à temps partiel, celui des femmes de 80% dont 60% à temps partiel, celui des personnes non issues de la migration [5] de 85% et celui des individus issu·es de la migration de 81%; enfin, le taux d’activité des 65-69 ans est de 26% en 2020 [6].

Ces chiffres permettent de comprendre la lutte des propriétaires des moyens de production pour augmenter le taux d’activité des salarié·es. Avec trois objectifs partiellement contradictoires pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée tout en mettant le salariat davantage sous pression pour le rendre encore plus productif. D’une part, si l’on a moins recours à des travailleurs·euses peu qualifié·es néo-immigré·es, il faut essayer de ne pas augmenter les salaires des peu qualifié·es, voire de les baisser (précarisation des contrats en général, privatisation des institutions (para)publiques, etc.). D’autre part, dans cette même optique, il faut contraindre au travail davantage d’actifs·ves potentiel·le·s, par des pressions sur les assurances invalidité, chômage, perte de gain (maladie et accident) et sur l’aide sociale. Et, enfin, il faut contraindre de facto les personnes à temps partiel – avant tout les femmes – et les retraité·es à augmenter leur taux d’activité et leur durée de vie salariée: «l’attention se focalise sur les femmes, en particulier les mères, ainsi que sur les citoyennes et citoyens de 65 ans et plus. C’est là que le potentiel inexploité est le plus important – et les mauvaises incitations aussi», écrivent les deux entités patronales economiesuisse et l’Union patronale suisse [7].

L’initiative «10 millions» s’inscrit dans ces perspectives et rejoint ici les préoccupations patronales, qui préconisent de «mieux utiliser le potentiel de main-d’œuvre indigène». Cela, malgré des divergences importantes avec l’initiative, car les deux associations défendent en même temps une plus grande ouverture envers l’UE («dans dix ans, il manquera quelque 460 000 employé·es à temps plein en Suisse»); en moyenne annuelle, en 2023, il y avait 120 000 places vacantes non pourvues en Suisse [8]. Ouverture que n’exclut toutefois pas l’initiative – le paradoxe n’est qu’apparent – avec ses vastes possibilités de dérogations.

Rationalisation, automatisation, digitalisation

Comme le préconise la publication patronale citée, il s’agit d’augmenter le taux d’activité mais aussi d’«accroître la productivité» [9]. Autrement dit, poursuivre les pressions sur les entreprises pour qu’elles rationalisent plus radicalement tout ce qui peut l’être. Les territoires des androïdes d’accompagnement (EMS et maintien à domicile), des machines de soins (santé), des exosquelettes et exocerveaux (invalidité et métiers pénibles), des robots (nettoyage, maintenance, supermarchés), des systèmes de surveillance (détention, entrepôts, gardiennage), des intelligences artificielles (accueil et orientation virtuels, téléphoniques ou physiques, hôtellerie-restauration, éducation, formation), de la digitalisation (information, documentation, médias), etc., sont un nouveau continent ouvert aux cannibales du profit capitaliste et, consubstantiellement, au néo-asservissement de la main-d’œuvre et des usagers·ères ainsi qu’à la marginalisation structurelle de certains groupes sociaux.

Parallèlement, accroître la productivité va de pair avec deux politiques:

- D’un côté, la déconstruction des mesures d’accompagnement de l’Accord sur la libre circulation des personnes, qui protègent pourtant à peine les salarié·es suisses et européen·ne·s du pays. Que cela soit fait à la hussarde (méthode UDC), ou subrepticement (autre droite et une partie de l’agauche rose ou verte), en ne contrôlant pas assez l’application de ces mesures, créant ainsi leur inanité.

- D’un autre côté, des formes de travail individualisant le confort du personnel qualifié – immigré, étranger résident ou suisse – pour l’attirer et le rendre plus dépendant de l’entreprise par des concessions plus «attractives pour de nouveaux collaborateurs» [10], afin de faire face à la pénurie croissante de main-d’œuvre qualifiée en Europe [11].

Le contexte de ces changements repose sur le fait que le capitalisme doit affronter une nouvelle situation où «la croissance du PIB ne sera pas soutenue par une croissance nette de la main-d'œuvre», comme le développe le rapport Draghi sur l’UE [12], ce qui va ouvrir des autoroutes aux divers néoconservatismes et identitarismes, dont l’initiative «10 millions».

Dario Lopreno, membre SSP


[1] OFS, Scénarios de l’évolution démographique de la Suisse 2000-2060, publié en 2001.

[2] L’«économie» signifie, dans la langue patronale et officielle, le capitalisme.

[3] Taux d’activité: proportion de personnes actives (personnes actives occupées et chômeurs·euses) dans la population de référence, selon l’OFS.

[4] Nous arrondissons tous les pourcentages à l’unité.

[5] Soit principalement des Suisses de naissance (99,4%) et quelques naturalisé·es (0,4%) et les étrangers·ères de 3e génération ou plus (0,2%), selon l’OFS.

[6] OFS: Indicateurs des scénarios de la population active, 2020-2050; Taux d'activité professionnelle en %, 1991-2023; Personnes actives occupées à temps partiel, comparaison européenne, 15 à 64 ans, en %, 4e trimestre 2022; Taux d'activité et taux d'activité en EPT, 15 à 64 ans, selon le statut migratoire, le sexe et les grandes régions, 2022; STAT-TAB, Scénarios de l’évolution de la population active 2020-2050, taux d’activité et population active selon Scénario A, variante, Âge, Année et Unité d'observation.

[7] Samuel Jaberg, Les entreprises suisses manquent cruellement de bras et de cerveaux, Swissinfo, 8 juin 2022; Economiesuisse & UPS, Mieux utiliser le potentiel de main-d’œuvre indigène, 2024.

[8] OFS, Tableau 06.02.00.02.01b, Nombre des places vacantes, valeurs trimestrielles, 2003 à 2023.

[9] Nous laissons de côté ici les tensions entre: productivité, formation, profit et financiarisation.

[10] Economiesuisse & UPS, op. cit.

[11] Rico Brändle, «Nous devrons bientôt nous battre pour attirer les immigrants», Tribune de Genève, 24 septembre 2024; Sami Masmoudi, Karim Chegueni, Pénurie de main-d'œuvre en Europe: le défi de l'emploi dans le sillage du pacte migratoire, Brussels World Simulation, 16 novembre 2023.

[12] Mario Draghi, The future of European competitiveness, Part A, pp. 19 et 22, septembre 2024.