Visant l’immigration non ou peu choisie, l’initiative s’attaque avant tout aux sans droits: les «immigré·es illégaux·ales», soit les requérant·es d’asile au moment où ils·elles pénètrent en Suisse et les sans-papiers, ainsi qu’à ceux·celles avec des droits limités, soit les permis N (requérant·es d’asile), les débouté·es de l’asile (attestation de départ), les permis B non réfugié·es (renouvellement annuel sous conditions) et les permis F (admission provisoire asile ou étrangers·ères), L (courte durée, maximum un, voire deux ans) et S (renouvelable annuellement tant que dure la protection provisoire).
Franc lapsus
Lors des votations de mai 2019, Franc-Parler, journal de l’UDC, prépare le terrain au spectre des «10 millions» = «trop d’étrangers». Le journal sous-titre la photo d’un quai de gare bourré de gens apparemment d’un Sud quelconque avec le lapsus «Pas 10 millions de Suisses» [1] (sic!).
Premièrement, l’UDC sait que, de 2003 à 2023, la population active occupée (PAO) étrangère est passée de 25% à 34% de la PAO totale et que les résident·es les plus précaires – victimes privilégiées de la propagande anti-étrangers·ères – permis B non réfugié·es, frontaliers·ères et courte durée sont passé·es de 10% à 18% du total de la PAO, accroissement provenant essentiellement des permis B et des frontaliers·ères [2]. Deuxièmement, l’UDC sait que, de 2003 à 2023, les actifs·ves occupé·es suisses sont passé·es de 75% du total à 66% et le parti gouvernemental ne saurait aller contre les intérêts du patronat en le privant de «sa» main-d’œuvre. Troisièmement, outre le fait que l’UDC tente de mettre les entreprises sous tension pour maximiser l’automatisation sous toutes ses formes, elle ne lance pas ses initiatives pour diminuer la population active étrangère, donc la population étrangère tout court, mais pour la mettre sous pression avec des permis de séjour ou de travail jamais acquis, la confinant ainsi dans la peur du retrait de permis, la soumission. À l’exception du domaine de l’asile qui, ne permettant pas l’immigration choisie, est constamment attaqué par les mal nommés démocrates du centre.
Utilitarisme et xénophobie
Pour comprendre l’initiative, il faut se placer dans une perspective à quatre dimensions:
- Premièrement, la vieille méfiance officielle envers les autres, ceux d’autres cantons, d’autres pays voisins, d’autres pays non européens occidentaux, ainsi que les lourds et longs épisodes antisémites, anti-tsiganes et la tradition de répression des pauvres considéré·es comme étrangers·ères au «nous».
- Deuxièmement, la reconnaissance du rôle essentiel de l’immigration pour «l’économie»; paradoxe que nous avons abordé dans nos deux articles précédents [3].
- Troisièmement, l’irrésistible ascension des droites souverainistes-identitaires européennes. Les Patriotes pour l’Europe et les Conservateurs et réformistes européens sont devenus troisième et quatrième groupes du Parlement européen en juin 2024. Ils véhiculent le mépris profond de l’étranger·ère-réfugié·e, de l’étranger·ère-pauvre et du·de la pauvre tout court en l’évoquant constamment. Rejet mâtiné toutefois de régularisations massives de sans-papiers (Italie, Espagne, France, Allemagne, Royaume-Uni, etc.). Six millions de régularisations en Europe entre 1996 et 2008, 900 000 uniquement en Espagne prévues de 2025 à 2027, quelque 100 000 en France pour la même période sans compter les régularisations régulières en Italie [4]. Ce à quoi s’ajoutent les régularisations des 24 autres États de l’UE. Si l’immigration légale ne couvre plus les besoins des capitalismes européens, pour eux l’immigration illégale et l’asile ne sont pas assez choisis.
- Transcendant les trois premières, la quatrième dimension est essentielle pour comprendre le tout, faute de quoi on refait une énième analyse purement idéologique, comme dans le dernier numéro de la revue Tangram qui explique la xénophobie dominante par… l’esprit xénophobe du pays… malgré la bonne volonté dite intégratrice des autorités [5]. Cette quatrième dimension est le mélange de culture dominante xénophobe et de besoin constant de main-d’œuvre étrangère qualifiée. Ce qui génère l’utilitarisme xénophobe (immigration massive, mais sélectionnée), une redoutable arme de destruction de la solidarité de classe entre les salarié·es. L’UDC, principal parti politique de Suisse, à la fois porte-serviettes de la grande bourgeoisie et plus grand parti populaire du pays – surtout si on considère l’assemblage UDC & Pro Suisse [6] –, gauge dans cette gadoue constituant son beurre électoral depuis sa fondation il y a 53 ans.
Attaque au salaire direct et indirect
Nous avons vu que cette initiative fait appel à diverses angoisses pour s’attaquer au niveau de vie des salarié·es et de leurs familles, donc au salaire direct et indirect (la politique sociale au sens large). Cet objectif a été formulé en détail, entre 1991 et 1995, par des feuilles de route du grand patronat qui sont devenues la boussole des gouvernements. Citons ici la plus exhaustive, Courage pour le renouveau, un agenda de politique économique pour la Suisse [7].
Comme ces programmes patronaux, et au-delà des jeux de rôles interpartis gouvernementaux et des réelles divergences par rapport aux positions illibérales de l’UDC en matière de migrations, cette dernière défend l’ultra-libéralisme patronal en droit du travail et en politiques sociale et salariale. C’est pourquoi «Pas de Suisse à 10 millions!» part de la chimère trop de gens (10 millions), une imprécation abstraite qui ratisse large, pour atterrir sur de véritables jérémiades politiques sans jamais prononcer quoi que ce soit sur l’inégale répartition de la richesse sociale. Jérémiades qui nous interpellent tous azimuts sur la détérioration des conditions de vie «des Suisses» ou «de nous», sans jamais qualifier ce «nous» de salarié·es. Ainsi, les coûts des biens courants, de la santé, du logement, des transports individuels et collectifs, la précarité des conditions de travail, le durcissement des conditions de formation, la dégradation des assurances et aides sociales, la dualité entre services privés de qualité pour les riches et services publics en dégradation pour les autres deviennent de simples lamentations. Lamentations associées, en termes de responsabilité, aux boucs émissaires que sont les étrangers·ères pris·es en tranches: trop d’immigré·es, de frontaliers·ères, d’admis provisoires, de requérant·es d’asile, d’illégaux·ales [8], de telle ou telle nationalité, d’abuseurs·euses immigré·es et, par glissement, d’abuseurs·euses tout court (aide sociale, chômage, maladie, invalidité, etc.).
L’objectif est, pour l’UDC, d’aboutir à une mise sous pression croissante de toute la main-d’œuvre:
- D’un côté, en élargissant le consensus à droite, en direction des fondamentalistes protestants de l’Union démocratique fédérale [9], des allié·es du Parti libéral-radical [10] et des suiveurs·euses du Centre [11], ce qui permet de contenir le Parti socialiste sur les plates-bandes de la droite, autant par son respect du consensus que par son électoralisme, par exemple avec les annonces et mesures migratoires du conseiller fédéral socialiste Beat Jans [12], à la suite du dépôt de l’initiative de l’UDC.
- D’un autre côté, en créant ainsi une situation destinée à faire accepter aux institutions politiques, et par là même (c’est du moins le projet) aux salarié·es, l’intensification du travail, l’allongement de la vie au travail, la déconstruction des pourtant faibles protections en termes de droit du travail (conventions collectives de travail, Loi sur le travail, Code des obligations), la dégradation de ce que l’on nomme le filet social et, pour les étrangers·ères, le parachèvement du droit au séjour au mérite, autrement dit la menace permanente de perdre le droit d’habiter.
Dario Lopreno, membre du SSP Région Genève
[1] Franc-parler, journal de l’UDC, mai 2019.
[2] OFS, Personnes actives occupées (concept intérieur) selon le sexe, la nationalité et la catégorie d'autorisation de résidence, moyennes annuelles, en milliers; OFS, Statistique de la population active occupée (SPAO). Bases méthodologiques: la population active occupée couvre les personnes accomplissant une activité productive au sens de la comptabilité nationale durant au moins une heure par semaine, le concept intérieur signifie que les personnes sont comptabilisées sur le lieu de travail et non sur le lieu de résidence. Nous laissons de côté les personnes actives occupées dans le processus asile, leur pourcentage étant minime.
[3] Services Publics, «Pas de Suisse à 10 millions»: xénophobie «durable» (8 novembre 2024) et xénophobie patronale, 29 novembre 2024.
[4] Picum, Regularisation mechanisms and programmes: Why they matter and how to design them, Brussels, 2022, p. 11; Marta Belver, Martia Alcantara, El Gobierno prevé regularizar a 900 000 inmigrantes en tres años con el nuevo Reglamento de Extranjería, El Mundo, 19 novembre 2024; Redazione, Regolarizzazione 2020. Dopo 4 anni, solo il 74,8% delle pratiche esaminate e concluse, Meltingpot, 15 octobre 2024; Samir Touzani, Titres de séjour, régularisations, expulsions: les chiffres de l'immigration en France en 2023, Les Échos, 25 janvier 2024.
[5] Esteban Pineiro, Un modèle de polarisation: la défense contre la ‘surpopulation étrangère’, Tangram, revue de la Commission fédérale contre le racisme, n° 48, 2024.
[6] Pro Suisse, satellite de l’UDC, ajoutant 25 000 membres aux 90 000 membres de l’UDC (avec combien de doublons?).
[7] David de Pury et alii, Mut zum Aufbruch: eine wirtschaftspolitische Agenda für die Schweiz, Orell Füssli, 1995.
[8] UDC, L’immigration en Suisse reste démesurée, 8 août 2024.
[9] Boris Busslinger, À Zurich, l’UDC l’emporte contre un assouplissement des conditions d’asile, Le Temps, 22 septembre 2024.
[10] Yves Petignat, L’UDC a gagné la bataille des idées, Le Temps, 15 septembre 2024.
[11] Alexandre Steiner, À Neuchâtel, l’UDC confirme une alliance de droite inédite dans la course au gouvernement, Le Temps, 7 novembre 2024.
[12] Arthur Grosjean, Les mesures de Jans pour combattre l'initiative UDC, Tribune de Genève, 21 novembre 2024.
