"Pas de Suisse à 10 millions!": xénophobie durable

Depuis 1968, nous avons voté 14 fois sur des initiatives concernant «le problème des étrangers·ères» et 20 fois sur des référendums sur le même thème. S’y ajoutent 10 initiatives sur la question déclarées nulles après leur dépôt ou retirées ou n’ayant pas abouti.

Cela fait donc 44 campagnes sur l’«étranger·ère» en cinquante-six ans (sans compter les 11 votations à propos de l’Europe) qui ont donné lieu à des débats quasi uniquement contre les étrangers·ères et requérant·es, même lorsqu’il s’est agi d’un vote parti des milieux de défense des droits démocratiques. Vu les délais de récolte de signatures et de traitement aux Chambres fédérales, cela signifie que la phobie des étrangers·ères occupe en permanence le champ politique helvétique. À droite comme dans l’agauche, car les socialistes et les syndicats ont suivi, avec quelques modulations, les idéologies dominantes sur ces questions depuis l’après-Seconde Guerre mondiale [1].

En revenant à la fin du XIXe et en prenant en compte les politiques anti-allemandes, anti-italiennes, antisémites et anti-tsiganes et même, plus tôt dans le siècle, anti-Confédéré-e-s [2], on a ainsi plus de 150 ans de discours mainstream xénophobes. De quoi forger une opinion publique anti-étrangers·ères, même parmi les étrangers·ères installé·es contre les nouveaux·elles arrivant·es. Les obsédé·es de la «pénétration étrangère» (sic!), de la «surpopulation étrangère» et de la «menace étrangère» tiennent le haut du pavé depuis cinq générations.

Les objectifs de l’initiative

L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions! (initiative pour la durabilité)» [3] de l’Union démocratique du centre (UDC) a été déposée en avril dernier avec 114 600 signatures.

Voici ce qu’elle demande:

  1. La population [4] de la Suisse ne doit pas dépasser 10 millions de personnes avant 2050, puis le Conseil fédéral adapte chaque année cette valeur limite en s’assurant qu’elle est respectée.
  2. Les autorités garantissent un développement durable de la population, la protection de l’environnement, la conservation des ressources naturelles, des infrastructures, des soins et des assurances sociales (au nom d’une durabilité non définie).
  3. Si la population dépasse 9,5 millions avant 2050, Conseil fédéral et Parlement prennent des mesures, en particulier en matière d’asile et de regroupement familial. Si elle dépasse 10 millions, les admis·es provisoires ne peuvent plus obtenir le droit de rester. Dans cette perspective, le Conseil fédéral s’efforce de renégocier les accords internationaux qui favoriseraient la croissance démographique (l’Accord sur la libre circulation des personnes, ALCP, avec l’UE, comme le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et celui relatif aux droits civils et politiques, de l’ONU, sont visés).
  4. Dès 2050: si la population dépasse la valeur limite fixée, les autorités prennent des mesures notamment en dénonçant dès que possible le Pacte mondial des Nations Unies sur les migrations si la Suisse l’a signé (dénoncé avant d’être signé). Si, deux ans après, la valeur limite est toujours dépassée, les autorités dénoncent l’ALCP.

Une xénophobie durable

Tout en draguant les secteurs écologistes [5] les plus réactionnaires, l’initiative reprend le contenu le plus dur des initiatives xénophobes passées qui, de 1970 à 2020, ont développé la même chaîne idéologique de causalités mécaniques et monomaniaques entre deux pôles. D’une part, surpopulation, manque d’infrastructures, problèmes sociaux, chômage, criminalité et, de l’autre, étrangers·ères en général ou requérant·es d’asile ou musulman·es. Avec des liens – non inscrits dans le texte des initiatives mais omniprésents dans la propagande qui les porte [6] – vers la protection de l’environnement ou du paysage, vers la qualité de la vie et vers «nos valeurs». Ainsi que de nombreuses fausses vraies informations alarmistes, comme: «En 2023, plus de 260 000 personnes ont immigré en Suisse!» en omettant de dire que 124 000 personnes (plus de trois quarts d’étrangers-ères) ont émigré [7] la même année.

Il s’est ainsi créé un solide socle pluri-générationnel de votes xénophobes, réunissant entre 30% et un peu plus de 50% des votant·es, qui joue un rôle déterminant dans la mise sous pression permanente des étrangers·ères tant admirée par les droites européennes.

Or, chaque initiative xénophobe inclut nombre d’exceptions pour les permis de travail des «immigrés qui apportent une valeur ajoutée à notre pays». C’est-à-dire des immigré·es qui paient plus ou au moins autant de taxes en Suisse qu’ils utilisent de prestations étatiques», écrit l’UDC [8]. Il s’agit ici de rassurer les patrons: l’UDC annonce ainsi que son initiative, si elle l’emporte, sera dotée de bien des exceptions, faisant siennes sans l’écrire les conclusions d’une étude du Seco [9] qui démontre que les besoins en personnel qualifié dépassent largement les disponibilités des résident·es. Signalons ici que 37% des étrangers·ères ont une formation tertiaire et 67% une formation de degré II ou tertiaire [10]. Ainsi, l’UDC se déchaîne à nouveau contre les étrangers·ères, histoire de les maintenir socialement sous pression, tout en reconnaissant de facto qu’il est et sera indispensable de faire appel à de plus en plus de main-d’œuvre étrangère dans le futur...

Un saut qualitatif du néoconservatisme ?

Cependant, ce rapport du Seco indique que le même problème se pose dans des professions peu qualifiées (nettoyage, hygiène publique, soins corporels, etc.). Mais là, l’UDC, suivie par son «caniche» le PLR [11], s’oppose au recours aux étrangers·ères qu’elle qualifie à tort de «consommateurs de prestations étatiques», alors que la population étrangère du pays apporte une contribution nette positive aux assurances sociales et maladie [12] et que les actifs·ves étrangers·ères travaillent annuellement «en moyenne près de deux semaines entières de plus que les Suisses» [13]. Rejet xénophobe des étrangers-ères les moins bien loti·es? Certainement. Volonté de contraindre les résident·es peu qualifié·es sans emploi à accepter n’importe quel travail? Peut-être. Résolution de plus en plus marquée d’obliger les employeurs à rationaliser et à automatiser nombre de tâches dites simples? Probablement.

Par ailleurs, le texte de l’initiative, par ses mesures violentes contre les précaires de l’asile (débouté·es, requérant·es, admis·es provisoires) est une redoutable arme de destruction des reliquats de politique d’asile, avec des mesures contre ces catégories pourtant insignifiantes en termes de croissance démographique.

Globalement, l’initiative «10 millions» sert aujourd’hui à réaliser un saut qualitatif pour le néoconservatisme, voulant capter une majorité de votes, en utilisant diverses angoisses sociales et diverses tendances politiques pour approfondir la division des salarié·es sur deux plans fondamentaux.

Il s’agit, d’une part, pour les tendances les plus dures du patronat, dont l’UDC est le fer de lance, de surfer sur la lame de fond anti-autre (xénophobie, partition en permis, islamophobie, racismes, nationalismes). Premièrement, en reliant les anxiétés liées à l’augmentation des populations aux courants opposés à l’UE. Deuxièmement, en inversant le discours sur le manque d’infrastructures urbaines: par exemple, le manque de logements est présenté par les initiant·es comme une conséquence de l’«immigration de masse» et non de la logique du profit immobilier et foncier qui crée la pénurie de logements.

Il s’agit, d’autre part, de faire éclater les garde-fous internationaux des droits démocratiques des salarié·es, comme cela avait déjà été tenté avec l’initiative «Le droit suisse au lieu de juges étrangers (initiative pour l’autodétermination)» qui avait recueilli 48% des votes en 2018.

Dario Lopreno, membre du SSP Région Genève


[1] Par exemple, en 1963, la FOMH (devenue FTMH, ancêtre d’Unia), dans son Rapport de gestion, se plaignait des «travailleurs italiens», qu’elle qualifiait de «termites communistes» et fautifs d’une «sensible augmentation des grèves spontanées». En 1965, alors qu’elle comptait déjà un très grand nombre d’étrangers·ères, la FOBB (autre ancêtre d’Unia) «met en garde depuis des années contre les risques économiques et politiques d'un excès de pénétration étrangère [sic!]; elle a invité à maintes reprises le Conseil fédéral à édicter des prescriptions plus sévères en matière d'immigration» (USS, Guide pour les orateurs, Berne, 1965).

Les contingentements des étrangers·ères ont toujours été votés par les syndicalistes et socialistes au Parlement.

[2] Cf. Pippo, Charivari suisse, dans l’hebdomadaire Carillon de Saint Gervais, Genève, 6 mai 1865, qui traite des retraits de permis de séjour et de l’arbitraire contre... les Confédéré-e-s à Genève.

[3] Cf. https://www.bk.admin.ch/ch/f/pore/vi/vis555.html

[4] Il s’agit de la population résidante permanente, soit les personnes de nationalité suisse et celles de nationalité étrangère disposant d’un titre de séjour d’au moins douze mois ou séjournant depuis au moins douze mois.

[5] Tout un matériel propagandiste est produit en faveur de l’initiative sur les thèmes de l’eau, de l’agriculture, des espaces verts, du bétonnage, de la consommation d’énergie.

[6] Cf. par exemple, Édition spéciale septembre 2023: NON à une Suisse à 10 millions d’habitants! sur le site de l’UDC.

[7] UDC, Immigration record: plus de 260 000 personnes ont immigré en Suisse en 2023! communiqué, 4 avril 2023 et OFS, Migrations internationales de la population résidante permanente selon la nationalité, en milliers, 2021-2023.

[8] UDC, Pénurie de personnel qualifié: le cercle vicieux, 30 juin 2023.

[9] Seco, Pénurie de main-d’œuvre qualifiée en Suisse. Système d’indicateurs pour évaluer la demande en personnel qualifié, 2018.

[10] OFS, Degré de formation de la population résidante permanente selon différentes nationalités, 2010-2023.

[11] Claude Ruey, «Migration: le PLR ne doit pas devenir le caniche de l’UDC», Le Temps, 15 octobre 2024; voir aussi PLR, Stopper la migration illégale, assemblée des délégué-e-s du PLR le 19 octobre 2024.

[12] Monica Budowski et alii, Une protection sociale pour qui? Participation des immigrés au système suisse de sécurité sociale in Panorama de la société suisse 2020. Migration – Intégration – Participation, OFS, 2020.

[13] Jean-Philippe Buchs, «Des économistes doutent de l'apport de l'immigration», mensuel Bilan, mars 2023.