"Pas de suisse à 10 millions!": les murs de l’immigration choisie

L’initiative de l’Union démocratique du centre (UDC) «Pas de Suisse à 10 millions! (initiative pour la durabilité)» est un projet dont l’un des piliers, implicite mais essentiel, réside dans les murs, barrières, fossés, barbelés, rivières militarisées, patrouilles de drones de l’Union européenne.

Le système d’asile helvétique, aujourd’hui en lambeaux, a été sacrifié principalement pour laisser la place à l’immigration choisie. Son démantèlement a généré, au fil des décennies, un grand nombre de frontières spécifiques intérieures et s’est greffé sur l’arsenal de frontières et murs, visibles et invisibles, de l’UE.

Tri par l’«immigration concertée»

Après la Seconde Guerre mondiale, il s’agissait pour les autorités suisses de tenter de stabiliser, voire de réduire, la population active étrangère [1] afin de rationaliser l’appareil productif sorti indemne – et donc aussi obsolescent – du conflit, tout en préservant une importante main-d’œuvre étrangère non ou peu qualifiée.

Aujourd’hui, les perspectives sont différentes. En effet, il s’agit [2]:

  • de restreindre le plus possible la part des étrangers·ères non ou peu qualifié·es, sauf dans certains secteurs tels que le care, l’hôtellerie-restauration, le bâtiment et l’agriculture, activités où les sans-papiers (à proprement parler ou une partie des non-entrées en matière et débouté·es de l’asile) jouent le rôle de soupape de sécurité permanente;
  • de promouvoir dans le même temps une immigration qualifiée ou, pour les jeunes, qui entre rapidement en formation;
  • dans cette optique, de mettre en place un système avancé d’assimilation (et non d’intégration) – dont la clé de voûte est le marché du travail – des admis·es provisoires, des réfugié·es statutaires et des plus qualifié·es parmi les permis S. Tout en rejetant nombre de requérant·es d’asile et de permis S qui soit quitteront le territoire, soit deviendront sans-papiers, car cette immigration n’est pas assez choisie, comme l’écrit le Conseil fédéral: «Contrairement à ce qui est le cas dans le domaine de l’asile, l’immigration dans le domaine des étrangers·ères est fortement orientée vers le marché du travail [3]».

Mais on ne nomme pas les choses au pays du consensus, les autorités fédérales préfèrent parler d’«immigration concertée» [4] et non choisie.

Sélection européenne par la violence

Le long parcours d’un·e exilé·e, donc d’un·e «illégal·e» – comme aime à le répéter le grand conglomérat UDC-PLR-Le Centre – vers l’Europe passe en premier par les frontières de sortie de son pays de départ. Puis par les pays de transit.

Ces paliers représentent des obstacles d’une extrême dureté, qui se répéteront tout au long du parcours d’exil: abus, extorsions, trajets épuisants, incertitudes, viols, violences, humiliations, maladies, détentions, travail forcé, blessures, faim, soif, voire la mort.

Il faut ensuite affronter la traversée du vaste charnier de la Méditerranée: 2273 disparu·es estimé·es en 2024, selon le Missing migrants project (MMP) [5], auxquel·le·s s’ajoutent 1000 disparu·es dans l’Atlantique en 2024 selon MMP mais 10 000 selon Caminando fronteras [6], en tout 68 000 disparu·es dans le cimetière méditerranéen depuis l’an 2000 selon Migreurop [7]. Sans oublier que les passeurs – aussi tordus soient-ils le cas échéant –, qui sont qualifiés hypocritement de «criminels» [8], ne sont que le produit des obstacles imposés à la migration par la forteresse Schengen. Qui fut mise en place à une époque où la majorité des gouvernements européens étaient socialistes (par le Traité d’Amsterdam, qui rendit possible l’extension de Schengen à l’UE), à laquelle s’est ensuite rallié le Parlement helvétique, dont la majorité des socialistes.

Groupe paramilitaire Frontex

Ce parcours de l’exilé·e, transformé·e en proie éliminée par palier, se poursuit aux portes de l’Europe, avec le groupe paramilitaire de Schengen qu’est l’agence européenne Frontex (à laquelle a adhéré la Suisse). Cette dernière assure le tri, l’expulsion, les refoulements massifs légaux et illégaux des migrant·es dits illégaux·ales, permettant aussi leur enfermement dans des camps sis dans des pays tiers (extra-européens) et de l’UE, collaborant avec les forces répressives nationales de l’UE, mais aussi non officiellement avec des bandes armées maritimes ou terrestres extra-européennes [9]. L’agence va compter 10 000 personnes d’ici à 2027 (pour 750 en 2019), avec 1 milliard d’euros de budget de roulement en 2024, une capacité d’intervention jusqu’en dehors des limites de l’UE, y compris dans les Balkans ou en Afrique du Nord et sahélienne [10]. Elle est dotée d’armes létales et non létales, d’avions et de bateaux de reconnaissance, d’hélicoptères, de véhicules de patrouille et de transport, de radars, de patrouilles canines, de caméras thermiques, de capteurs de CO2, de détecteurs de battements cardiaques, d’appareils pour empreintes biométriques, etc. [11]. En 2023, Frontex déclare avoir refoulé 40 000 personnes (par combien faut-il multiplier ce nombre pour y inclure les refoulements illégaux?). Ajoutons à cela les 71 000 migrant·es renvoyé·es officiellement par les pays Schengen (combien ont été refoulé·es illégalement par les gardes-frontières hors Frontex?) et les 108 000 personnes se trouvant en Europe sous ordre d’expulsion mais pas encore renvoyées [12].

L’efficacité de Frontex repose également sur l’interopérabilité des systèmes d’information de l’UE [13]: notamment les systèmes Prüm (collaboration policière), PNR (passagers des transporteurs aériens), EU-LISA (information à grande échelle des frontières, des migrations, de la coopération en matière répressive), EES (durée des séjours de court et long terme venant de pays hors UE avec ou sans visa), NFP (idem mais pour plusieurs pays Schengen à la fois), VIS (les autres voyages, soumis à visa), Etias (voyages non soumis à visa), SIS (personnes recherchées, extradées, interdites d'entrée ou disparues), Ecris-TCN (casiers judiciaires extra-UE), Interpol y compris ses agences locales et ses bases de données spécifiques, Eurodac (fichage de personnes relevant de l'asile).

Outre l’expulsion possible vers son pays de départ, l’exilé·e doit aussi compter avec les 27 pays extra-européens (pays tiers) avec lesquels l’UE a conclu des accords sur «la gestion des flux migratoires» ou des accords «de réadmission» (traduction: filtrage, rejet, enfermement, expulsion ou expulsion pour ré-expulsion vers le pays dit d’origine). Il s’agit, entre autres, de l’Albanie, de la Macédoine, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Serbie, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Turquie, l’Égypte, la Libye, le Maroc, la Tunisie, la Mauritanie [14].

Murs, barrières, fossés, barbelés, rivières surveillées, drones

Pour se protéger contre les migrant·es non choisi·es, les états de l’UE-Schengen érigent également nombre d’obstacles physiques, souvent doublés de vols de drones, même entre les états membres. Mentionnons notamment la barrière érigée par la Finlande (200 km, côté Russie), l’Estonie (41 km, Russie), la Lettonie (136 km, Biélorussie), la Lituanie (110 km, Biélorussie), la Pologne (186 km, Biélorussie), la Pologne et la Lituanie (tout autour de Kaliningrad, enclave russe), l’Autriche (4 km, Slovénie), la Hongrie (130 km, Serbie et 175 km Croatie), la Slovénie (210 km, Croatie), la Croatie (en évolution sur les 80 km avec la Serbie), la Bulgarie (160 km, Turquie), la Grèce (bientôt 80 km, Turquie), les enclaves espagnoles de Ceuta et Melila (20 km, Maroc). Sans compter le mur maritime que constitue la flotte de Frontex dans la Méditerranée, à quoi s’ajoutent les cours d’eau frontaliers militairement surveillés.

Autant de dispositifs coûtant des sommes exorbitantes, surveillés par des drones, des soldats et des policiers… Va-t-il y avoir en outre l’interopérabilité entre le mur de drones de 4000 km projeté et en voie de réalisation de l’OTAN, qui ira de la Norvège à la Pologne, et l’agence Frontex?

Violence de Schengen

À ce vaste dispositif obsidional s’ajoutent les 400 camps d’internement en fonction contre les requérant·es d’asile, plus 150 camps sur lesquels il n’est pas possible d’avoir d’informations sur leur fonctionnement et plus 160 camps déjà en place et pouvant devenir actifs à tout moment [15]. Certains sont ouverts, d’autres semi-fermés, 85% sont fermés: la demande d’asile mérite la prison! Tous sont des lieux de conditions de vie précaires, insalubres, sans intimité, des parkings pour renvoi, des rampes de lancement pour sans-papiers ou, pour une minorité, des centres d’admission dans la procédure d’asile, qui elle-même va aboutir ou se terminer par un refus. Ils se trouvent aux marges de l’UE (pays tiers) ou dans l’UE-Schengen.

En fait, nous vivons en pleine dystopie, tout en nous considérant comme vivant dans des états démocratiques ou en nous faisant accroire à nous-mêmes que nous sommes en démocratie.

Ce sont là autant d’obstacles qui rendent difficile le passage et effroyable la vie des exilé·es, qui alimentent un marché juteux de profiteurs-passeurs, qui peuvent diminuer le nombre de migrant·es illégaux·ales par moments, mais qui ne peuvent empêcher les migrations de suivre leur cours. Autant d’obstacles qui banalisent les violences institutionnelles et qui vaccinent le public contre ces atrocités, comme lorsque, en mai 2022, 1 523 005 citoyen·ne·s helvétiques (71,5% de votant·es!) a confirmé la participation de la Suisse (commencée en 2011) à Frontex en votant les yeux fermés. Autant d’obstacles qui rongent la démocratie de l’intérieur comme des insectes xylophages qui évident une poutre jusqu’à son effondrement...

Encore des murs

Lorsqu’un·e requérant·e d’asile parvient en Suisse, il lui reste à passer la première frontière, celle de l’Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières (OFDF) qui interpelle, selon la moyenne 2023-2024, 137 «migrant·es illégaux·ales» par jour. Cependant, nous ne savons pas combien l’OFDF en refoule aux frontières illégalement [16]. Puis le·la requérant·e se heurte à l’un des 37 centres fédéraux pour requérant·es d’asile, certains permanents (5000 places), certains (bientôt deux) punitifs, certains pour les renvois Dublin ou immédiats, d’autres temporaires ouvrant suivant le nombre d’arrivées. Tous sont des centres de (quasi-)enfermement, de rationnement, de vexation, de brimade pour avoir demandé l’asile, de dénuement économique, d’angoisse du lendemain. Suit, le cas échéant, le parcours sur le fil de la demande d’asile, avec une aide sociale de sous-être humain et bien des interdits juridiques et sociaux. Et, au bout de ce cheminement, l’asile (statut de réfugié·e) ou la précarité permanente (admission provisoire) ou la décision de renvoi, voire la vie derrière les murs de la clandestinité, ici ou ailleurs, pour échapper au renvoi.

Dario Lopreno, membre SSP Région Genève


[1] Erweiterte nationalrätliche Kommission für auswärtige Angelegenheiten, Entwurf zu einem Bundesbeschluss betreffend die Genehmigung des Abkommens zwischen der Schweiz und Italien über die Auswanderung italienischer Arbeitskräfte nach der Schweiz, Protokoll der Sitzung vom 19. Februar 1965 in Schaffhausen.

[2] Conseil fédéral, Vue d’ensemble de la promotion du potentiel de la main-d’œuvre en Suisse, Berne, mars 2024.

[3] Ibid.

[4] Expression lancée à Lausanne, en 2008, lors d’un discours sur «Compétitivité et innovation», par Eveline Widmer-Schlumpf membre de l’ersatz UDC-PDC (Union démocratique du centre et Parti démocrate-chrétien, devenu Le Centre) qu’était le Parti bourgeois démocratique (PBD).

[5] Le MMP (https://missingmigrants.iom.int) – ses données sont celles de l’Organisation internationale des migrations (OIM) et correspondent à celles de l’ONU (https://news.un.org/fr/story/2024/03/1144346) – donne les «estimations minimales du nombre réel de vies perdues pendant la migration».

[6] Caminando fronteras, Monitoreo del derecho a la vida, 2024, https://caminandofronteras.org/monitoreo/.

[7] Carte Migreurop, Des morts par milliers aux portes de l’Europe, 2000-2024, sur https://www.instagram.com/migreurop/p/DDPiH40x4fp/

[8] Fedpol, Le trafic organisé de migrants et la Suisse, Rapport 2024 et Conseil de l’UE, Proposal for a Directive of the European Parliament and of the Council laying down minimum rules to prevent and counter the facilitation of unauthorised entry, transit and stay in the Union, and replacing Council, 29 novembre 2024.

[9] RFI, L'UE veut encore renforcer Frontex malgré l'accumulation des critiques et des scandales, 23 juillet 2024.

[10] Cf. Toute l’Europe, https://www.touteleurope.eu/institutions/; L’agence Frontex, https://www.lacimade.org/faq/

[11] Frontex assets - European countries' contributions to Frontex operations, https://fragdenstaat.de/en/dossier/frontex/

[12] Return migration overview, 2023 at a glance, https://www.migrationdataportal.org/themes/return-migration; Frontex, 2023 In Brief - Our accomplishments and goals, https://www.frontex.europa.eu/media-centre/news/news-release/2023-in-brief-our-accomplishments-and-goals-CSNhih; Eurostat, Third country nationals ordered to leave by citizenship, age and sex, 2022-2024, https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/migr_eiord1/default/table?lang=en

[13] Interopérabilité des systèmes européens, https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/; Frontex, Strategic risk analysis report 2024.

[14] Hélène Thiollet, Accords de coopération de l’UE en matière migratoire: un jeu d’équilibrisme, 23 mai 2024, Institut Montaigne; Commission européenne, A humane and effective return and readmission policy, sur le site de l’UE.

[15] Migrinter, Université de Poitiers, CNRS, «Les camps de personnes migrantes en Europe», Poitiers, décembre 2022.

[16] OFDF, Migration irrégulière. Chiffres mensuels OFDF, https://www.bazg.admin.ch/bazg/fr/home/actualites/informations-destinees-aux-medias/communiques-de-presse/migration-irreguliere.html