Appauvrir pour mieux privatiser

de: Beatriz Rosende, secrétaire centrale SSP

Nous savons maintenant que les maternités publiques génèrent des pertes car, sans assurance complémentaire, l’accouchement n’est pas rentable puisque les frais réels ne sont pas couverts par le tarif négocié. En revanche, si la parturiente a conclu une assurance complémentaire – obligatoire pour accoucher en clinique –, l’institution fait du chiffre.

Eric Roset

Moins de rémunération, davantage d’obligations

En Suisse, les hôpitaux publics ou parapublics sont contraints de respecter des normes salariales et des règles minimales pour l’ensemble des conditions de travail et même de retraite. Certes, elles sont insuffisantes pour éviter l’abandon professionnel élevé dans le secteur, mais tout de même, elles améliorent un tant soit peu le quotidien. À l’inverse, les cliniques privées sont libres d’engager leur personnel sans la moindre contrainte : absence de négociations syndicales, pas de grilles salariales et le minimum de droits pour le personnel [1]. Les privés gagnent donc sur tous les tableaux : de meilleurs tarifs pour leurs prestations, un personnel à moindre coût et une immense latitude pour choisir les disciplines médicales et patientèle rentables. Tandis que les hôpitaux publics cumulent les déficits, les groupes privés prospèrent, comme le montrait, en termes comptables, une étude sur une quinzaine d’établissements citée par L’Agefi «les acteurs privés – Swiss Medical Network (SMN) et Hirslanden – se distinguent par des marges opérationnelles nettement supérieures à celles des hôpitaux publics [2]».

Empêcher la destruction de l’hôpital public

Plutôt qu’une décision abrupte et impopulaire de fermeture d’un hôpital ou d’un site, les responsables gouvernementaux recourent à d’autres moyens. Par exemple, on peut réduire les subventions aux hôpitaux du secteur public pour les mettre en difficulté financière, voire en déficit. Sacrifier un hôpital déficitaire pourrait sembler moins brutal aux yeux de la population, surtout si on accompagne le tout de discours pseudo-scientifiques sur la nécessité d’avoir une taille critique pour être efficace. Il arrive que de telles manœuvres ne fonctionnent pas: on vient d’assister, dans le canton de Vaud, à une mobilisation populaire pour maintenir en activité les hôpitaux de la vallée de Joux et du Pays d’Enhaut qui a contraint le gouvernement cantonal à faire marche arrière. De telles victoires d’étapes sont nécessaires. En effet, depuis une bonne vingtaine d’années, le grignotage du secteur public est constant. En 2005, la Suisse comptait 208 établissements publics ou subventionnés, il en reste 96 en 2023 [3]! Plus de la moitié des établissements publics ont disparu ou ont changé de nature juridique. En parallèle, dans la même période, les 129 cliniques privées de 2005 se sont multipliées: elles sont 178 en 2023.

Année après année, les hôpitaux publics sont visés par des offensives constantes vers la privatisation et la déréglementation. Un cordon sanitaire et syndical pour empêcher la destruction du service public de la santé est nécessaire: les grèves vaudoises de fin 2025 ont dessiné un modèle possible.

Et l’initiative pour des soins forts?

Début 2020, la pandémie est venue rappeler que les professions de la santé méritaient mieux que des programmes d’économies qui ne faisaient qu’encourager la pénurie de personnel, la perte d’attractivité des professions de santé et la pénibilité quotidienne. En novembre 2021, la population a accepté l’initiative pour des soins forts qui exigeait, entre autres, une amélioration des conditions de travail du personnel soignant.

Quatre ans sont passés depuis, les privatisations ne se sont pas arrêtées, les programmes d’économies cantonaux non plus. Le volet conditions de travail de l’initiative a, quant à lui, été mis de côté, sans doute le temps de nous faire oublier le stress provoqué par la pandémie sur le système sanitaire. En août 2024, un avant-projet de loi pour cadrer l’ensemble du secteur sanitaire a été mis en consultation par le Conseil fédéral: totalement insuffisant selon le SSP. En effet, son contenu était largement inférieur à nos revendications. Plus grave, il était globalement inférieur aux réglementations actuelles dans le secteur public! Mi-2025, ce projet de loi est remis en circulation après consultation de tous les «acteurs»: employeurs, cantons, syndicats, partis... Le résultat est encore moins bon que l’avant-projet de 2024 (il abandonne notamment une des seules dispositions intéressantes du projet initial qui voulait compter toutes les pauses, y compris pour les repas, comme faisant partie du temps de travail). Sur la base de ce mauvais projet de loi, la commission compétente du Conseil national a encore raboté, en quelques semaines, les maigres dispositions de ce simulacre de loi.

Le 9 janvier 2026, jour de deuil national, on applaudissait les personnels hospitaliers qui ont pris et prennent encore en charge les victimes de l’incendie de Crans-Montana, tandis que la commission ad hoc du Conseil national, qui discute bien au chaud dans les salles du Palais fédéral, publiait le déplorable résultat d’un «tour de table» qui a encore réussi l’exploit de réduire la portée de la loi fédérale pourtant déjà fluette au départ. De quoi sabrer le champagne du côté des cliniques privées.


[1] Dans les cantons de Genève et du Tessin, les syndicats ont négocié des CCT, mais elles sont notablement inférieures aux normes du secteur public.

[2] L’Agefi, 3 décembre 2025.

[3] Chiffres hospitaliers publiés par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) https://www.bag.admin.ch/fr/chiffrescles- des-hopitaux-suisses