«Nous aimons notre métier»

de: Interview Services publics

Sous le slogan: «La santé, c’est nous, pour vous», la mobilisation pour la manifestation du 22 novembre à Berne bat son plein. Trois témoignages illustrent les raisons de protester.

Eric Roset

« Garantir une qualité de soins »

Technicien en radiologie médicale (TRM) à l’HFR de Fribourg, vous vous êtes mis en grève pendant six jours en début d’année et une nouvelle fois le 1er octobre dernier, irez-vous aussi manifester à Berne le 22 novembre?

Nicolas – Cinq ans après le Covid, les applaudissements reçus et le vote des «soins forts», je vais bien entendu me mobiliser à Berne parce qu’il faut défendre toutes les professions de la santé. Les défendre aujourd’hui, et pour les générations futures. À Fribourg, nous nous sommes mobilisé·es en faisant grève pour revaloriser notre profession de TRM. Nous avons poursuivi notre lutte avec tous les métiers de l’État de Fribourg au début du mois d’octobre contre le PAFE qui touche les professions de la santé ainsi que les enseignant·es, les policiers·ères, les étudiant·es et les personnes âgées. Il est tout aussi important de manifester pour l’ensemble du système de santé qui est mis à mal dans tout le pays. Le point commun est le besoin de revalorisation des métiers de la santé qui sont méprisés.

Ces dernières années, les conditions se dégradent de plus en plus. L’État met la pression au niveau des hôpitaux et c’est vraiment le mauvais chemin qui est pris. Le but devrait être de renforcer les équipes pour que la population se sente en confiance et puisse avoir des soins de qualité.

À l’heure actuelle, les équipes sont toujours plus réduites et sont poussées à l’épuisement. On nous demande de faire plus avec moins de moyens. Les listes d’attente pour certains examens se rallongent. Le 22 novembre, il faudra que les cantons et la Confédération comprennent qu’il faut écouter les soignant·es et arrêter de dégrader nos conditions de travail et les structures, mais au contraire les revaloriser et soutenir les professions de santé qui sont en déclin et n’attirent plus les jeunes. Au niveau de la santé, c’est la personne que nous avons entre nos mains qui doit être privilégiée. Nous parlons de santé, pas de réparer des voitures. Nous nous mobilisons donc pour garantir une qualité de soins pour la population. C’est le·la patient·e qui doit être au centre, c’est essentiel dans notre lutte.

Sofia, vous êtes assistante en soins et santé communautaire (ASSC) aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), pouvez- vous nous expliquer les raisons pour lesquelles vous serez sur la Place fédérale le 22 novembre ?

Sofia – Nous nous mobilisons d’abord parce que nous aimons notre métier et que nous voulons le voir être reconnu à sa juste valeur. Nous prodiguons au quotidien des soins de qualité, pour la sécurité et le bien-être de l’être humain que nous prenons en charge. Notre rôle d’ASSC est trop souvent sous-estimé. Nous avons au départ un CFC, alors que notre métier comporte différents actes variés et exigeants. Avoir un CFC, c’est très bien, mais des formations supplémentaires reconnues seraient méritées.

Pouvez-vous décrire la diversité de votre rôle dans les institutions de santé ?

En tant qu’ASSC, nous recevons une formation de base. Mais il y a des spécificités propres aux secteurs dans lesquels nous travaillons. Par exemple, dans l’hospitalier, il y a des particularités propres aux soins d’urgence, d’autres aux soins d’urologie, etc. Un·e ASSC aura donc une spécialisation en fonction de l’endroit où elleil travaille. Or, si nous recevons souvent des formations sur le terrain, elles ne sont pas validées concrètement par un papier officiel qui atteste de nos compétences. Il y a par exemple des formations continues qui sont proposées aux infirmières·ers, mais pas aux ASSC. Nous, nous sommes spécialisé·es, mais sans en avoir le titre, ce qui est un manque de reconnaissance.

Comment ce manque de reconnaissance se traduit-il dans vos conditions de travail ?

Le manque de reconnaissance a des conséquences directes sur nos conditions de travail. Cela se répercute notamment sur la prise en charge du·de la patient·e, car la fatigue accumulée diminue notre concentration. Nous faisons toujours de notre mieux, mais le manque de temps nous empêche parfois d’être aussi présent·es et à l’écoute que nous le souhaiterions. Un sentiment de frustration s’installe. Pourtant, c’est justement cette relation de proximité, cette attention auprès de l’être humain, qui fait la richesse de notre métier. Lorsque nous faisons part de notre épuisement, la réponse de la hiérarchie consiste à nous suggérer de réduire notre taux d’activité. Bien que nos difficultés soient parfois entendues et reconnues, cela ne s’accompagne généralement d’aucune mesure concrète. Nous ressentons un sentiment d’usure, la plupart d’entre nous travaillent déjà à temps partiel. C’est très rare d’avoir des collègues à 100% dans les soins. Ceux·celles qui le font doivent vraiment s’accrocher car le rythme est très dense. Le problème central est la charge de travail qui est toujours plus lourde, nous sommes toujours sous pression et parfois, en plus, en sous-effectif. Il y a moins de personnel pour effectuer toujours plus de tâches. On nous demande de collaborer tou·tes ensemble, ce qui est très bien, mais cela veut dire aussi que la charge est plus grande car nous devons avoir un regard sur notre travail et sur celui des collègues.

Avec vos collègues du Département de médecine aiguë des HUG, vous avez déposé une pétition adressée au Conseil d’État le 3 novembre, pouvez-vous en dire plus ?

Notre demande principale est une meilleure reconnaissance de notre rôle et de nos compétences. Nous ne cherchons pas à avoir des privilèges, mais d’abord à pouvoir bénéficier d’une réelle formation structurée et certifiante qui ne se limite pas à des explications de ce qu’il faut faire sur le terrain. Sinon, une fois qu’un·e ASSC quitte son secteur, elle·il n’a rien pour attester de ses connaissances. C’est pour nous une question de respect du·de la patient·e et cela a aussi à voir avec les risques pour eux·elles car faire comme si on était un robot ou faire parce qu’on connaît toutes les conséquences et tous les actes, ce n’est pas la même chose. Nous demandons également une revalorisation salariale pour l’ensemble de la profession des ASSC (le cas est traité en justice à l’heure actuelle). Par ailleurs, comme pour les autres métiers dans les soins aigus, nous demandons à pouvoir bénéficier d’une classe supplémentaire, ce qui nous permettrait une augmentation d’au minimum 90 francs par mois pour un plein temps. Lors de la mise en place de la formation d’ASSC, les promesses salariales étaient bien supérieures à celles en vigueur actuellement, et c’était il y a plus de vingt ans! Nous aimons notre métier et voulons qu’il soit estimé à sa juste valeur. Nous ne faisons pas un métier entre deux, entre l’infirmière·er et l’aide-soignant·e. Nous avons une identité à part entière et nous voulons que cela soit reconnu.

«La santé est un bien commun»

En quoi la mobilisation du 22 novembre est une mobilisation en faveur des patient·es tout autant qu’en défense des conditions de travail des soignant·es ?

Vanessa – Énormément de personnes sont parties du principe que les conditions de travail et les conditions des patient·es allaient s’améliorer à la suite de la votation pour des soins forts. En fait, il ne s’est rien passé depuis cette votation, ou plutôt si, cela a empiré. Le 22 novembre, c’est une bonne manière de le rappeler. Pour ma part, je suis infirmière en soins à domicile et ce qui me porte, c’est le contact avec des gens. Malheureusement, cela se détériore toujours plus. Nous n’avons pas de temps à accorder aux client·es (c’est ainsi que l’on appelle les patient·es), même pour des demandes simples, comme changer une ampoule parce qu’il n’y a plus de lumière dans la cuisine. Nous ne sommes plus dans le relationnel, mais dans l’acte facturable. Ces personnes ont en grande majorité entre 85 et 95 ans, sont souvent diminuées et très isolées. Nous sommes fréquemment le seul contact humain qu’elles auront dans la journée. Or, nos actes sont minutés: mettre une paire de bas de contention doit durer dix minutes depuis le moment où vous sonnez jusqu’à votre départ. Entrer en contact de manière élémentaire («bonjour, comment allez-vous?») peut vous mettre en retard, ce qui est très anxiogène et conduit certain·es collègues à se focaliser sur l’acte. Les êtres humains sont dévalorisés et sont réduits à un acte médical.

C’est pour cela que j’irai manifester le 22 novembre, parce que je veux rappeler que la qualité de vie d’une personne dépend d’un ensemble de choses et notamment le relationnel. Le soin doit être holistique, il ne peut pas se résumer à juste mettre des bas de contention. Cette manière de prodiguer des soins me fait souffrir, je me sens parfois maltraitante malgré moi. De la même manière qu’une personne ne peut pas être réduite à l’acte médical, la·le soignant·e ne doit pas être considéré·e comme un simple outil à effectuer des actes médicaux.

Nous serons un jour tou·tes concerné·es par le grand âge et ses conséquences. Pour moi, la force d’une société doit se mesurer à la manière dont elle traite les plus fragiles. Il faut donc arrêter de considérer que les soins doivent être rentables. La santé est un bien commun!