En Suisse, le 14 juin est une date symbolique pour la lutte féministe. Au départ, il y a une date de votation: le 14 juin 1981, le peuple adopte l’article constitutionnel sur l’égalité entre les hommes et les femmes. Dix ans plus tard, peu de choses ont évolué: les femmes perdent patience et, le 14 juin 1991, elles organisent la première grève des femmes, désormais entrée dans l’histoire du féminisme suisse. Il faudra encore plusieurs années, et nombre de luttes, pour obtenir des avancées: en 1996, la Loi sur l’égalité entre en vigueur; en 1997, la 10e révision de l’AVS augmente de deux ans l’âge de la retraite des femmes, mais instaure en contrepartie le bonus éducatif et le splitting qui permettent une nette hausse des rentes des femmes mariées. Il faudra attendre 2002 pour dépénaliser l’avortement et 2005 pour obtenir un congé maternité. Des pas en avant certes importants, mais obtenus tardivement par rapport aux pays qui nous entourent et en retrait par rapports aux aspirations légitimes des femmes et des personnes de la communauté LGBTQIA+.
Le 14 juin a connu une nouvelle grande journée historique le 14 juin 2019. Depuis, la Suisse a adopté le mariage pour touxtes en 2022 et une nouvelle définition du viol en 2024. Surtout, chaque année, le 14 juin réunit des dizaines de milliers de personnes dans les rues de tout le pays. Ce sera le cas aussi cette année. Car, au-delà des quelques conquêtes nécessaires, mais toujours insuffisantes, et n’en déplaise à ses détracteurs·trices, le féminisme rassemble parce qu’il donne l’espoir d’un autre monde possible, un monde basé sur l’égalité, la solidarité et le respect de nos vies, de nos corps, de notre environnement. Plus encore, face à un monde qui va mal, le féminisme devient urgence. Urgence face à la montée de l’extrême droite et du fascisme. Urgence face au réarmement et au nationalisme. Urgence surtout face aux massacres et à la famine orchestrée à Gaza pour anéantir le peuple palestinien et détruire l’idée même du droit humanitaire. Urgence encore de voir le Conseil fédéral sortir de son inaction complice, alors que nous sommes le pays dépositaire des Conventions de Genève. Comme cela a été le cas le 8 mars dernier, ces thématiques seront présentes dans les cortèges et rassemblements organisés par les collectifs de la Grève féministe.
Le 14 juin sera aussi l’occasion de dénoncer l’oppression patriarcale qui persiste ici. Car, malgré la libération de la parole, les violences de genre augmentent. Depuis le début de l’année, en Suisse, nous déplorons déjà quinze féminicides. Et on sait que ce n’est que la pointe de l’iceberg des violences machistes. Ici aussi, il y a urgence. Mais, au lieu de s’activer, les autorités fédérales et cantonales ont renvoyé encore une fois la mise en œuvre d’un numéro d’appel national unique… pourtant promis depuis 2021. En revanche, le Conseil fédéral est très actif pour multiplier les attaques contre nos retraites: en renversant la logique de la Cour européenne des droits de l’homme, il propose de supprimer la rente de veuve, au lieu de garantir les mêmes droits aux veufs; dans le cadre de la réforme AVS 2030, Élisabeth Baume-Schneider veut réduire les rentes AVS en cas de retraite anticipée, ce qui va pénaliser les petits revenus, dont en majorité les travailleuses; dans le cadre du débat sur le déplafonnement des rentes de couples, le Conseil fédéral envisage la possibilité de supprimer le splitting, ce qui réduirait encore les rentes des femmes.
Autre dossier, même logique: la droite, profitant de la brèche ouverte par l’initiative pour le congé familial, veut réduire le congé maternité de quatorze à huit semaines. Inconcevable. Alors que cette égalité à l’envers qui sert à attaquer nos droits a le vent en poupe, l’égalité qui doit faire progresser les droits et les salaires des travailleuses est à la traîne. Ainsi le personnel soignant souffre de ne pas avoir les moyens de soigner dignement et s’épuise à cause de la pénibilité du travail. Et les enseignantes vaudoises de 1-2P se mobilisent pour faire reconnaître la complexité croissante de leur métier et le manque criant de moyens. Des luttes au jour le jour, que ce 14 juin veut aussi mettre en lumière. Parce que l’égalité que nous défendons est celle du progrès pour toutes et tous, partout.
