Une position syndicale sur «Horizon Europe»

de: Antoine Chollet, groupe Hautes Ecoles SSP région Vaud

La rupture des négociations autour des accords bilatéraux a eu pour effet d’exclure la recherche suisse du programme «Horizon Europe». Dans un débat polarisé entre ultralibéralisme et ultranationalisme, une voix syndicale doit faire son chemin.

Eric Roset

Depuis 2021, la Suisse n’est plus qu’un «pays tiers non associé» en ce qui concerne le programme européende financement de la recherche. Celui-ci, baptisé «Horizon Europe», dispose d’un budget de presque 100 milliards d’euros pour la période 2021-2027, le plus important de l’histoire de l’Union européenne (UE). Concrètement, les équipes de recherche en Suisse ne peuvent plus diriger de projets européens et les chercheurs et chercheuses suisses n’ont plus accès à un certain nombre d’instruments de financement.

Un débat biaisé

Les instances dirigeantes de la recherche en Suisse – Swissuniversities, le conseil des écoles polytechniques fédérales (EPF) – rejointes par leurs homologues européennes ont lancé une campagne pour demander de «dépolitiser» les relations entre la Suisse et l’UE dans le domaine de la recherche. La pétition «Stick to Science» («s’en tenir à la science») demande que la Suisse et la Grande-Bretagne soient réintégrées comme pays associés. En Suisse, la démarche rassemble les instances précitées et des organisations comme economiesuisse.

Comme toujours dans le dossier euro- péen, le débat s’est construit sur des bases biaisées. On a ainsi vu la Weltwoche, la bruyante voix de l’extrême droite en Suisse alémanique, défendre l’indépendance des chercheurs et chercheuses, alors même qu’elle passe le reste de son temps à dénoncer la prétendue «idéologie» de gauche qui aurait infecté les universités suisses. Toute position favorable à l’intelligence individuelle et collective émanant de pareille publication ne peut qu’être hypocrite. Dans ce cas, il s’agit de renforcer le programme anti-européen de l’UDC en prétendant que les universités suisses n’ont nul besoin de collaborer avec le reste du continent.

Quelle voix syndicale?

Prise dans l’étau entre ultralibéralisme et ultranationalisme, une position syndicale est difficile à défendre, et largement inaudible. L’opposition de l’UDC à l’UE est marquée du sceau de la xénophobie, du racisme et du nationalisme, valeurs absolument contraires à
toute la tradition syndicale. En face, la position défendue par les promoteurs-trices de la campagne «Stick to Science» n’est pas non plus compatible avec les positions que nous défendons dans les universités.

La loi du plus fort

Les programmes de recherche européens, comme les programmes financés en Suisse par le Fonds national de la recherche scientifique (FNS), ont suscité une transformation catastrophique du monde de la recherche. Le financement pérenne de ce dernier est attaqué par une mise en concurrence généralisée de tou-te-s contre tou-te-s, concurrence absurde puisqu’il s’agit de budgets publics qui pourraient être alloués de manière fixe. Cette méthode de financement a pour conséquence de donner à celles et ceux qui sont déjà les plus nanti-e-s. C’est vrai des individus et des équipes de recherche, mais ça l’est aussi des universités (les mieux dotées peuvent consacrer des sommes importantes pour s’assurer de futurs financements), et bien sûr des pays eux-mêmes. L’argent du Conseil européen de la recherche (ERC) va ainsi prioritairement aux universités des pays les plus riches.

Cette pseudo-concurrence repose sur un argument sans cesse seriné: les chercheurs et les chercheuses ne travaillent bien que si on les met sous pression. Sans cette incitation, cette corporation ne fournirait plus aucun travail de recherche. Or nous savons que la meilleure recherche se fait au contraire en collaborant avec le maximum de personnes dans le monde entier, et en disposant d’un maximum de temps pour pouvoir faire de vraies recherches – c’est-à-dire explorer des voies qui pourraient ne mener nulle part. La véritable raison de cette mise en concurrence généralisée doit donc être trouvée ailleurs. Il s’agit de tuer la recherche indépendante et critique – celle qui, précisément, demande du temps et se situe à distance des objectifs assignés par les autorités politiques et des retours sur investissements attendus par les entreprises. Une recherche qui, parfois, peut même contredire leur vision du monde...

Repolitiser la science

Contre le discours managérial porté par Swissuniversities et economiesuisse, il faut donc rappeler que la vraie excellence de la recherche s’obtient par la stabilité des postes, les meilleures conditions de travail possibles pour tout le personnel des universités, le temps laissé pour explorer leurs terrains de recherche en toute liberté, et un financement qui vise ces objectifs. Ce n’est le cas ni du FNS, ni de l’ERC, et c’est cette logique qu’il faut changer de toute urgence. On ne peut être plus loin d’une volonté de dépolitiser la science. C’est dans ce sens que le SSP s’engage depuis des années. C’est aussi ce que demande la pétition contre la précarité dans les hautes écoles, déposée en octobre 2021 et soutenue par notre syndicat.