«Une bombe sociale à retardement»

de: Guy Zurkinden, rédacteur Services Publics

Avec l’inflation, des dizaines de milliers de personnes risquent de tomber dans la pauvreté. Des hausses salariales et des mesures sociales sont indispensables.

Valdemar Verissimo

Début octobre, la presse soulignait le léger recul (–0,2%) de l’indice des prix à la consommation (IPC) de septembre, publié par l’Office fédéral de la statistique (OFS). En moyenne annuelle, le renchérissement reste pourtant conséquent: +3,3%. Depuis décembre 2020, il a même augmenté de 4,6%. Expert au Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’école polytechnique fédérale de Zurich, Yngve Abrahamsen ne voit pas le bout du tunnel: «À partir de janvier, les prix de l’électricité vont augmenter de 30% en moyenne, et l’inflation de 0,5%» [1]. C’est aussi en janvier qu’entrera en vigueur la hausse des primes d’assurance maladie (+6,6% en moyenne suisse).

Centaines de milliers de concernés

Comme le souligne Sarah Lein, professeure d’économie à l’université de Bâle, «les consommateurs aux revenus plus modestes ressentent actuellement plus d’inflation» [2]. Or les «revenus modestes» en Suisse, cela représente pas mal de monde. Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), en 2020, 722 000 personnes, soit 8,5% de la population suisse vivaient en situation de pauvreté [3]. Près du double se trouvait dans la précarité.

Pour ces centaines de milliers de personnes, 2023 pourrait donc être une année particulièrement difficile. «Une famille de cinq personnes, qui touche entre 4000 francs et 4500 francs, vit par définition à la limite de la pauvreté. Aujourd’hui, il leur manque déjà 100 à 200 francs par mois. Au printemps, ce seront 400 à 500 francs qui leur manqueront chaque mois» résume Lorenz Brench, conseiller endettement chez Caritas, évoquant une «bombe sociale à retardement» [4].

78 000 pauvres de plus?

Selon les estimations de l’œuvre d’entraide, 20% à 30% de la population risque de voir sa situation financière se dégrader massivement.Chercheur à l’université de Berne, Oliver Hümbelin estime que l’inflation pourrait faire tomber 78 000 personnes sous le seuil de pauvreté. Pour éviter ce scénario, Caritas a adressé une liste de revendications aux autorités. L’œuvre d’entraide demande notamment: l’augmentation des allocations destinées à la réduction de primes d’assurance maladie, une compensation adéquate du renchérissement pour les salaires, l’AVS, les prestations complémentaires et l’aide sociale, ainsi que «des mesures de soutien rapides et non bureaucratiques» pour les situations d’urgence.

Le cynisme bourgeois

Du côté de la Berne fédérale, on temporise. «Nous n’avons pas d’argent pour cela» affirmait l’UDC Ueli Maurer au printemps, interpelé sur la question d’éventuelles aides aux ménages les plus frappés par l’inflation. Côté parlement, un signal positif a été donné en septembre, avec l’acceptation – contre la volonté du Conseil fédéral – de l’indexation pleine des rentes AVS au 1er janvier 2023. En revanche, un projet de hausse des subventions fédérales destinées au paiement des primes d’assurance maladie, accepté au National, a été reporté par le Conseil des Etats. La Suisse est donc très loin des propositions formulées par Philippe Lane, économiste en chef de la Banque centrale européenne, selon lequel les gouvernements devraient soutenir les revenus et la consommation des ménages et des entreprises souffrant le plus, notamment via des hausses d’impôts sur les hauts revenus et les entreprises très rentables [5].

Bras de fer sur les salaires

Dans ce contexte, les négociations salariales de cet automne auront une importance cruciale. Plusieurs régions du SSP se mobilisentafin d’arracher au minimum la pleine compensation du renchérissement. Le bras de fer le plus important a lieu pour l’instant à Genève, où la fonction publique et le personnel des TPG ont fait grève le 12 octobre. À Lausanne, les syndicats de la fonction publique ont manifesté pour les salaires le 13 octobre. À Berne, le SSP appelle à une mobilisation sur le même thème le 18 novembre.

Dans le privé, les maçons feront grève en novembre. Objectif: obtenir des augmentations des salaires et défendre leur contrat collectif, attaqué par la Société suisse des entrepreneurs.

Des luttes à suivre de près.


[1] Blick.ch, 3 octobre 2022.

[2] Blick, 26 juin 2022.

[3] L’OFS reprend le seuil de pauvreté établi par la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS), soit 2279 francs par mois en moyenne pour une personne seule et 3963 francs par mois pour deux adultes et deux enfants.

[4] Work, 30 septembre 2022.

[5] Le Temps, 1er octobre 2022.