Quelle bataille pour les salaires?

Le retour de l’inflation pourrait entraîner une nouvelle dégradation de la situation financière des salariés. L’USS appelle à des hausses salariales générales cet automne. Les employeurs refusent.

Photo Valdemar Verissimo

2,4%. C’était, selon l’Office fédéral de la statistique, la hausse du coût de la vie dans notre pays en mars – par rapport au même mois de l’année précédente. La hausse du groupe «énergie et carburants» est particulièrement importante – 20,7%; l’essence et le diesel se sont renchéris de 24%; le mazout, de 54%; le gaz, de 38%.

Il y a une année, la Banque nationale suisse prévoyait un taux d’inflation de 0,2% pour 2022 [1]. Elle annonce désormais un renchérissement de 2,1% en moyenne. Le changement est de taille: «La dernière fois que la Suisse a connu des taux d’inflation élevés, c’était il y a trente ans, avec un pic de plus de 6% au printemps 1991. Depuis, le taux d’inflation est toujours resté en dessous de 2% – hormis pendant un bref laps de temps, avant la crise financière de 2008. Entre 2009 et 2020, le renchérissement a même été passagèrement négatif» souligne Sarah Lein, professeure de macro-économie à l’université de Bâle [2].

Le péril des caisses

Autre sujet de préoccupation pour le budget des salarié-e-s: l’évolution des primes d’assurance maladie, non prise en compte dans l’indice des prix de l’OFS. En début d’année, l’association faîtière des caisses maladie Santésuisse a annoncé de possibles hausse sévères (de 7% à 9%) pour cet automne. S’il se concrétisait, ce scénario représenterait un énorme scandale, car les caisses maladie ont accumulé des réserves pesant près de 13 milliards de francs. Il renforcerait aussi la pression sur les revenus.

Menace sur les salarié-e-s

Ce contexte a poussé l’Union syndicale suisse (USS) à tirer la sonnette d’alarme. Daniel Lampart, économiste en chef, a fait ses calculs: «Sans compensation du renchérissement, les personnes touchant un salaire moyen verront leur revenu réel diminuer de 1600 francs par an. Les familles comptant deux enfants s’exposent à une baisse de 2200 francs». Le renchérissement des primes d’assurance maladie pourrait soustraire 1000 francs de plus à leur budget. Bilan des courses: près de 3500 francs de moins par an pour certains ménages.

Ces menaces interviennent dans une situation déjà tendue. Depuis le début des années 1990, les bas et moyens salaires stagnent, alors que la productivité du travail augmente. De 2016 à 2019, les rémunérations les plus basses ont même reculé en termes réels [3]. En parallèle, les primes d’assurance maladie et les loyers ont grimpé. Conséquence: une large part des salarié-e-s, notamment le demi-million qui occupe un poste à bas salaire (moins de 4382 francs bruts pour un plein temps, selon la définition de l’OFS) ont de la peine à boucler les fins de mois. Les retraité-e-s ne vont guère mieux. Selon Pro Senectute, 30% des personnes âgées de plus de 75 ans sont menacées par la pauvreté [4].

Pour des augmentations

Pour éviter une nouvelle vague de précarisation, l’USS exige des augmentations générales de salaire cet automne. La centrale syndicale demande aussi que chaque salarié-e touche un salaire mensuel d’au moins 4000 francs (à temps plein), treize fois par an.

En parallèle, la centrale syndicale réclame que les subsides cantonaux pour le paiement de l’assurance maladie soient relevés. Objectif: que personne n’y consacre plus de 10 % de son revenu.

Ce ne sont pas les moyens qui manquent pour financer ces revendications. De 1996 à 2008, le nombre de personnes touchant des revenus supérieurs au million de francs a plus que quadruplé, passant de 600 à 2800. De leur côté, les dividendes touchés par les actionnaires atteignent chaque année de nouveaux sommets. «À elles seules, les 20 entreprises cotées au SMI [principal indicateur boursier en Suisse] ont distribué près de 40 milliards de francs. Et les paiements de dividendes en 2022 pourraient être encore plus luxuriantes» indique le site cash.ch . Sans oublier la splendide forme affichée par les finances cantonales.

Le hic, c’est que les patrons et leurs représentant-e-s politiques sont bien décidés à conserver cet argent dans leurs caisses.


Les patrons font la sourde oreille

Une augmentation générale des salaires «ne se décide pas par décret» mais se négocie «de manière décentralisée, secteur par secteur». Par la voix de Marco Taddei, l’Union patronale suisse n’a pas tardé à répondre à la revendication de l’Union syndicale suisse. Par la négative. Selon une récente étude de l’institut de recherche KOF, lié à l’école polytechnique fédérale de Zurich, les entreprises helvétiques prévoient des augmentations salariales d’en moyenne 1,6% au cours des douze prochains mois. Soit bien moins que le taux d’inflation annoncé pour 2022.

Suivant les orientations des entreprises et banques qui la financent, la majorité politique de droite aligne de son côté les projets antisociaux au parlement fédéral: elle mènera d’abord une vigoureuse bataille pour imposer AVS 21, qui prévoit 800 millions de coupes dans l’AVS sur le dos des femmes; en parallèle, elle se battra pour imposer un cadeau fiscal aux plus fortuné-e-s en supprimant l’impôt anticipé; et elle discute d’une révision de la LPP qui prévoira une baisse des rentes et une hausse des cotisations pour les salarié-e-s. Quant aux exécutifs cantonaux, ils se préparent à dilapider les 2,7 milliards de bénéfices cumulés en 2021 en allégeant les impôts pour les plus aisés.

Pour faire plier le patronat et la droite et imposer de réelles augmentations salariales, d’importantes mobilisations syndicales seront donc indispensables cet automne. C’est ce constat qui a poussé les syndicats de la fonction publique genevoise à préparer la rentrée sociale dès ce printemps.