Sur le terrain de la pandémie

photo Eric Roset

Deux soignant-e-s témoignent.

Véronique, infirmière en soins intermédiaires au CHUV

« Dans notre unité, nous prenons en charge des patient-e-s instables, avec de grosses séquelles, des troubles cognitifs ou d’agitation, des déficits neurologiques. Nous recevons aussi les malades qui sortent des soins intensifs après avoir eu le Covid-19. Après le coma artificiel, ils doivent tout réapprendre. Il faut les tourner plusieurs fois par jour, les porter, les mettre en fauteuil roulant, tout faire. C’est très dur physiquement.

La pandémie se greffe sur une situation difficile: déjà avant le Covid, nous travaillions à flux tendus, car nous manquons de personnel. Toute la journée, nous n’arrêtons pas. Parfois, nous n’avons même pas le temps d’aller aux toilettes.

Au CHUV, les unités de soins intensifs sont à nouveau en train de se remplir. On sent une angoisse monter parmi le personnel. En effet, nous avons très mal vécu la deuxième vague, en automne dernier: des soignant-e-s avaient été envoyé-e-s pour prêter main forte aux soins intensifs, alors qu’ils n’étaient pas formé-e-s pour cela. C’était un énorme stress, une grande responsabilité.

Aujourd’hui, nous avons peur que cela recommence. Je vois des collègues près de pleurer à cette idée.

Le plus dur pour nous, c’est que rien n’a changé. Après les applaudissements du printemps 2020, nous pensions que les politiques se rendraient compte qu’il faut faire quelque chose. Mais rien ne bouge. Il n’y a aucune reconnaissance politique pour notre investissement. Nous ne faisons que recevoir des ordres: « Faites, et taisez-vous ! »

C’est une grande déception. Nous nous sentons bafoué-e-s, laissé-e-s de côté.

Le personnel est épuisé. Il y a beaucoup d’absentéisme. Des gens démissionnent, se détournent du métier. On nous dit que les écoles d’infirmières se remplissent. Mais quand ces nouvelles venues verront la réalité, je ne pense pas qu’elles resteront.

Ce serait tellement bien de pouvoir soigner avec du temps. Mais le patient est devenu un client, un dossier. Lui parler, c’est quelque chose de trop, ça ne rapporte pas. La qualité des soins est en baisse. C’est frustrant de travailler ainsi.

C’est aussi très frustrant de s’entendre toujours dire ce qu’on doit faire: « Faites plus avec moins ! Faites des heures supplémentaires ». Alors qu’on ne nous écoute pas. Nous nous sentons les oublié-e-s de la société. Comme les femmes de ménage, comme les transporteurs. Nous devons tout faire pour que la machine tourne, mais sans aucune reconnaissance.

Parfois, la situation devient telle que des collègues perdent l’empathie pour les patient-e-s. Je ne sais pas où on va, comme ça.

Bernd, infirmier spécialisé en soins intensifs à l’hôpital d’Argovie.

« Dans notre unité de soins intensifs, il y a toujours beaucoup à faire. Avec ou sans pandémie, nous sommes toujours à flux tendu. Mais la montée en flèche des patient-e-s malades du Covid-19 représente un poids en plus.

Nous avons déjà atteint nos limites. Le 26 août, l’hôpital a recommencé à déprogrammer des opérations. Nous avons dû rajouter des lits de soins intensifs pour des patient-e-s Covid en salle de réveil. La plupart sont des personnes non-vaccinées, nettement plus jeunes qu’auparavant, et qui rentrent de vacances.

Notre unité est divisée en deux départements: l’un est orienté vers la chirurgie et la neurochirurgie. Il prend en charge des patient-e-s qui ont subi des opérations lourdes, planifiées à l’avance. L’autre est orienté vers la médecine. Il s’occupe des urgences non planifiées, qui doivent être prises en charge tout de suite. Ce sont d’abord les collègues du département orienté vers la chirurgie qui doivent réorganiser leur travail à cause de la quatrième vague.

La montée en flèche des cas crée un déséquilibre, car nous manquons de de personnel formé: seules 50% des personnes qui entament une spécialisation en soins intensifs la mènent jusqu’au bout. C’est une formation longue, très exigeante, menée en parallèle au boulot et à la famille – alors que les salaires et les conditions de travail ne sont pas à la hauteur. Et beaucoup de soignant-e-s quittent les soins intensifs après cinq ou six ans de pratique.

Dans le service, les tensions sont grandes. Les collègues sont épuisé-e-s: en été, nous n’avons pas pu respirer. Nous avons dû effectuer les opérations qui avaient été repoussées. Dans d’autres hôpitaux du canton, des lits ont été fermés.

Cet été, plusieurs collègues ont jeté l’éponge. Cela fait trente ans que je travaille dans les soins. Mais si nos conditions ne s’améliorent pas, je devrai aussi me poser la question: suis-je d’accord de travailler dans un tel stress quinze ans de plus ? Je dois aussi penser à ma santé !

Pour éviter l’écroulement des hôpitaux, il faudrait que les personnes renforcent à nouveau les mesures de protection: utilisation des masques, désinfection, distances, vaccination, etc.

Mais il faut aussi une vraie valorisation de notre métier, afin qu’on ait suffisamment de personnel formé. Cela passe par les salaires, mais aussi du temps de récupération et de meilleures conditions de travail.»


► Manifestation "Santé publique en lutte", le 30 octobre 2021 à Berne