Repenser l’économie à l’école

photo : Eric Roset

de: Interview de Guy Zurkiden

Des professionnel-le-s de l’éducation veulent refonder un enseignement économique dépassé. Questions à Julia Steinberger, chercheuse en économie écologique et membre du SSP.

Simpliste, daté et imprégné d’idéologie néolibérale. Pour un collectif de chercheurs-euses et d’enseignant-e-s, l’enseignement de l’économie dans les écoles de maturité ne prépare pas les étudiant-e-s helvétiques aux défis de notre époque. Avec le soutien d’une trentaine d’ONG, ils et elles formulent une série de propositions concrètes pour y remédier. Avec l’espoir que celles-ci soient intégrées dans la refonte en cours du plan d’études cadre pour les écoles de maturité.

Julia Steinberger, chercheuse et professeure à l’Université de Lausanne, a co-lancé cet appel. Elle répond à nos questions.

Pourquoi demander la refonte des programmes d’économie ?

Julia Steinberger – Nous sommes parti-e-s d’un constat. À chaque fois que des causes progressistes sont soumises en votation – pensons aux scrutins récents sur les multinationales responsables, sur l’accord de libre-échange avec l’Indonésie ou sur la loi CO2 –, elles se heurtent à un obstacle: quand les milieux bourgeois affirment que ces objets sont « mauvais pour l’économie », cet argument passe avant toutes les autres considérations démocratiques – les droits humains, la survie de la planète, la lutte contre les inégalités, etc.

Une des raisons de ce phénomène réside dans la pauvreté de l’éducation économique au niveau post-obligatoire (gymnases, écoles professionnelles, universités et hautes écoles). Pourtant, la compréhension du système économique revêt une importance fondamentale pour notre démocratie: les principaux défis qui se posent à l’échelle mondiale – réchauffement climatique, multiplication des crises économiques, progression des inégalités, etc. – sont liés à son fonctionnement.

Profitant de la refonte de la maturité en cours, nous avons donc formulé des propositions visant à adapter le plan d’études dans les branches « économie et droit ». Elles sont le fruit d’un processus d’élaboration collective entre des chercheurs-euses, des enseignant-e-s et des membres d’ONG.

Que reprochez-vous au plan d’études actuel ?
Cet enseignement ultra-simplifié présente les mécanismes de « l’économie de marché » comme des lois de la nature, inéluctables. Il limite les critères de la décision économique à une poignée de considérations comme la maximisation des profits ou la « loi de l’offre et de la demande ». Une série d’aspects clés – liés à l’écologie, aux inégalités, à la finitude des ressources, etc. – sont simplement ignorés.

Le plan actuel se limite ainsi à présenter aux élèves les préceptes abstraits de l’économie néoclassique. Or ce courant, qui domine aujourd’hui la pensée économique, sert de caution idéologique aux politiques néolibérales qui sont justement responsables des désastres actuels – tant sur le plan écologique que social.

Que faudrait-il faire pour changer cet enseignement ?
L’enjeu est d’ouvrir l’imaginaire des étudiant-e-s en leur transmettant l’idée que l’économie est une création sociale, et pas le fruit des lois de la nature.

Dans cette perspective, il est important d’enseigner la pensée économique dans toute sa diversité: aborder en classe l’approche post-keynésienne, l’approche marxiste, l’économie féministe, l’économie écologique, etc. Cette compréhension du pluralisme permettra aux étudiant-e-s d’intégrer ensuite l’économie dans leurs différents domaines d’activités.

La théorie économique néoclassique domine depuis des décennies…
Dans le domaine du climat, ma spécialité, je vois aujourd’hui des économistes mainstream qui font leur mea-culpa et regrettent les « mauvais conseils » donnés aux décideurs en raison de modèles théoriques trop limités. Cette autocritique ne va cependant pas très loin: ces économistes refusent de reconnaître l’étendue de l’échec de la théorie néoclassique, incapable d’expliquer les crises multiples que nous vivons aujourd’hui.

Parmi les étudiant-e-s, nous assistons cependant à un regain d’intérêt marqué pour les courants hétérodoxes, y compris l’approche marxienne – car celle-ci analyse justement le capitalisme comme une succession de crises, dont elle permet de saisir les causes.

Quel a été l’écho de votre pétition ?
Concrètement, nous avons lancé deux appels appelant à une refonte de l’enseignement économique. L’un était adressé aux universités et hautes écoles; l’autre aux enseignants du secondaire II.

Lancés en un temps très court, ils ont rencontré un grand succès. Ils ont aussi permis de lancer un débat intéressant dans plusieurs lieux d’enseignement, notamment sur la nécessité de lier les différentes branches. Objectif: répondre aux clivages constatés dans certains établissements – avec, par exemple, certains professeurs d’économie professant des thèses niant le réchauffement climatique.

Avez-vous pensé à lui donner une suite ?
Il pourrait être intéressant de se pencher sur les supports pédagogiques utilisés dans les écoles. Pour prendre un exemple: il est assez particulier que ce soit la Banque nationale suisse (BNS) qui crée des supports pour l’enseignement de l’économie, fortement imprégnés d’idéologie néolibérale. Il faudrait réfléchir à un nouveau matériel pédagogique sur la question.

Vers un nouveau plan d’études
Dans les écoles de maturité gymnasiale, les matières enseignées sont basées principalement sur le plan d’études cadre édicté par la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP). Le plan d’études cadre actuel date de 1994.

Dans le cadre de la révision en cours de la maturité gymnasiale, une nouvelle version de ce plan d’études cadre a été mise en consultation dans les milieux concernés. La consultation courait jusqu’au 30 septembre.

C’est dans ce contexte qu’un collectif d’enseignant-e-s et de chercheurs-euses ont lancé leur appel à une refonte de l’enseignement de l’économie. Ils et elles ont reçu le soutien de la Coalition Éducation (2). Cette coalition regroupe une trentaine d’ONG actives dans les domaines du développement, de la jeunesse, de la santé, des droits de l'homme et de l'environnement. Avec pour objectif de « soutenir et encourager l'éducation pour un développement durable ».

Parmi les propositions concrètes d’amendements pour la discipline « Économie et droit » du plan d’études, on trouve notamment: l’enseignement des différents courants de la pensée économique, l’intégration de problématiques transversales comme l’environnement, et le féminisme, la réflexion et l’analyse du mode de production capitaliste, une réflexion critique sur les notions de marché, sur l’origine des inégalités et les raisons de leur persistance, sur les mécanismes de la dette publique et privée.


(1) On peut consulter cet appel →ici

(2) www.bildungs-koalition.ch