Il faut renforcer l’AVS

photo Eric Roset

de: Interview de Guy Zurkinden

Le 18 septembre, nous avons manifesté en défense de nos retraites. Mais quelle alternative opposer aux plans patronaux? Questions à Danielle Axelroud, experte fiscale et membre de la Grève féministe.

Comme les syndicats, la Grève féministe refuse AVS 21. Quel est l’élément qui vous chiffonne le plus?

Danielle Axelroud – Au cœur d’AVS 21, on trouve l’élévation de l’âge de la retraite des femmes, une mesure qui entraînerait des économies de dix milliards de francs en neuf ans.

Dans son projet initial, le Conseil fédéral prévoyait en outre une augmentation de 0,7% de la TVA, ce qui représentait une augmentation des recettes de l’ordre de 22 milliards de francs. Depuis, le Conseil National a réduit la hausse de la TVA à 0,4%, une mesure adoptée aussi par le Conseil des Etats. Cela fait de l’élévation de l’âge de la retraite des femmes un élément phare de ce projet en matière financière.

Il faut préciser que, contrairement à ce qu’on entend souvent, AVS 21 ne prévoit pas de véritables compensations à cette élévation, mais uniquement des mesures transitoires pour les femmes les plus proches de l’âge de la retraite. Ce n’est pas la première tentative de la droite et du Conseil fédéral. Acceptée en 1997, la 10e révision de l’AVS a augmenté l’âge de la retraite des femmes, par étapes, de 62 à 64 ans. Dans la foulée, le Conseil fédéral a essayé plusieurs fois d’imposer les 65 ans, sans succès. Aujourd’hui, il tente le coup à nouveau. Dans ce but, il invoque l’article constitutionnel sur l’éga lité. C’est un comble!

Cet argument de l’égalité ne vous convainc pas?
Le Conseil fédéral invoque l’égalité pour infliger une année de travail en plus aux femmes. Mais pour le reste, il n’entreprend rien pour concrétiser l’article constitutionnel sur l’égalité! Prenons la seule question salariale: en 2018, les hommes gagnaient en moyenne, chaque mois, 1500 francs de plus que les femmes pour un équivalent plein temps. La seule différence de salaire dite «inexpliquée», qui met entre parenthèses toute une
série de discriminations subies par les femmes, s’élève à 686 francs par mois. Cela représente, chaque année, 13 milliards de francs que les salariées gagnent en moins. Pourtant, si l’on prend en compte l’ensemble des activités de care, non rémunérées, les femmes travaillent légèrement plus que les hommes!

L’économie suisse a une dette gigantesque envers les femmes. Il est donc tout à fait inacceptable de leur demander de trimer plus!

Les activités de care ont aussi un impact sur le départ à la retraite...
Aujourd’hui, un nombre important de femmes arrêtent leur activité professionnelle de manière anticipée. Elles le font pour différents motifs: problèmes de santé, absence d’emplois adaptés sur le marché du travail, mais aussi pour des raisons «personnelles».

Or ces «raisons personnelles» signifient souvent que les femmes arrêtent de travailler plus tôt pour s’occuper des petits-enfants, d’un conjoint malade ou de parents vieillissants. L’élévation de l’âge de la retraite ne changera pas cette réalité: les femmes concernées continueront à cesser leur activité rémunérée plus tôt. Et avec AVS 21, elles toucheront une rente plus basse!

L’autre argument phare du Conseil fédéral est la situation financière de l’AVS...
Il y a d’autres solutions. Les 10 milliards que le Conseil fédéral veut économiser sur le dos des femmes, il pourrait les obtenir en augmentant les cotisations AVS de 0,3% sur la même période, de manière paritaire – 0,15% pour l’employeur, 0,15% pour le salarié. Mais on nous rétorque que cette modeste hausse descontributions serait insoutenable pour «l’économie» – alors qu’on économise chaque année 13 milliards sur le dos des femmes!

Pourtant, si on s’attaquait sérieusement aux inégalités de salaires et qu’on augmentait le revenu des femmes, cela permettrait d’élever considérablement le montant des cotisations versées à l’AVS!

Le projet LPP 21, qui prévoit une révision du deuxième pilier du système de retraites, est discuté en parallèle à AVS 21. Que penser de ce projet, qui vient d’être revu à la baisse par la commission compétente du Conseil national?
La LPP est un système très inégalitaire, qui profite d’abord aux personnes les mieux payées: les hauts revenus
touchent les rentes les plus élevées et partent à la retraite le plus tôt. À nouveau, ce système prétérite fortement
les femmes, qui touchent une rente médiane inférieure de près de moitié à celle d’un homme – 1165 francs par mois en 2017, contre 2217 francs pour les hommes.

La LPP est aussi un système très lourd, complexe, opaque et coûteux. Pour prendre un exemple: les frais de gestion et d’administration des caisses de pension représentent plus de 5 milliards chaque année – donc plus de 900 francs par assuré-e. Alors que, dans l’AVS, les frais d’administration et gestion de fortune se limitent à 25 ou 26 francs par an par personne assurée! L’épargne accumulée dans la LPP est gigantesque. Actuellement, le volume des capitaux gérés par les caisses de pension est supérieur à 1000 milliards de francs!

Pour les rentabiliser, les caisses de pension investissent dans l’immobilier, ce qui participe à la hausse du prix des logements et des loyers. En raison des taux d’intérêt négatifs, les caisses achètent de plus en plus souvent des actions. Or pour faire monter le cours des actions, rien de mieux que licencier du personnel! La logique de rentabilisation des capitaux sur laquelle s’appuie la prévoyance professionnelle aboutit ainsi à des effets pervers
pour les salarié-e-s et les assuré-e-s.

Dans ces conditions, injecter plus d’épargne dans les caisses de pension, comme le prévoit le projet LPP 21, n’est pas une bonne idée. Cela profiterait avant tout aux banques et assurances qui gèrent une large partie de ces capitaux, en se servant au passage. Il faut donc chercher de nouvelles pistes pour l’avenir de notre système de retraites.

Quelle serait l’alternative?
L’idée d’une prévoyance vieillesse fondée sur trois piliers a été lancée par le Conseil fédéral en 1964. Or ce modèle n’a pas tenu ses promesses: d’abord, l’AVS ne couvre toujours pas les besoins vitaux, contrairement à ce qu’exige la Constitution fédérale; ensuite, le 2e pilier ne permet qu’à une minorité d’assuré-e-s de maintenir leur niveau de vie antérieur – ce qui est son objectif constitutionnel. Quant au 3e pilier, il reste réservé aux personnes qui en ont les moyens.Pour améliorer le système de prévoyance vieillesse, il faut renforcer son premier pilier, l’AVS. Ce dernier est beaucoup plus efficace, social et économique que la LPP: dans ce système basé sur la répartition, l’argent circule tout de suite, il ne doit pas passer par un placement financier.

INTÉGRER PROGRESSIVEMENT LES DEUX PILIERS

Comment renforcer l’AVS pour qu’elle verse des rentes suffisantes à toutes et tous?
En intégrant la partie obligatoire du deuxième pilier dans l’AVS. Cette mesure permettrait d’améliorer la situationde celles et ceux qui, n’ayant pas ou peu de prévoyance professionnelle, ne touchent pas une rente suffisante pour vivre dans la dignité. En parallèle, les entreprises pourraient continuer à assurer leur personnel de manière facultative pour le domaine surobligatoire.

Est-il possible de fondre deux systèmes (AVS et LPP) basés sur des logiques contradictoires?
On ne peut pas simplement supprimer le 2e pilier et le remplacer par un autre système, car des millions de salarié-e-s comptent sur cette épargne pour toucher une rente après leur vie active. Sans compter que certain-s
ont utilisé leur capital pour acheter un bien immobilier! On pourrait cependant imaginer le mécanisme suivant: à une date déterminée, on gèlerait les cotisations à la LPP, et les remplacerait par des cotisations versées à une AVS complémentaire. La rente vieillesse serait ainsi constituée d’une rente AVS (comme aujourd’hui), d’une rente LPP financée par le capital accumulé jusqu’à la date déterminée, et d’une rente AVS complémentaire. Avec le temps, la rente LPP des nouveaux rentiers et rentières diminuerait, tandis que le montant de l’AVS supplémentaire augmenterait au fur et à mesure. Les générations futures, qui n’auraient pas cotisé à la LPP, bénéficieraient d’une rente AVS complémentaire pleine. Pour couvrir les besoins vitaux, la rente minimale AVS devrait atteindre 3500 francs par mois (5000 francs pour un couple). Elle serait financée par un taux de cotisation unique, portant sur l’ensemble du salaire.

Ce sont bien sûr des propositions, à affiner et discuter collectivement. Mais elles ont le mérite de dessiner un chemin alternatif à l’impasse actuelle.