Démocratiser le travail pour vaincre la pandémie

Photo Valdemar Verissimo

de: Interview Guy Zurkinden, rédacteur Services Publics

Le travail est le grand absent du débat public sur le Covid-19. Pour Laurent Vogel, chercheur associé à l’Institut syndical européen, le savoir-faire et la délibération des salarié-e-s sont pourtant décisifs pour mettre le virus en échec.

Que sait-on des infections sur les lieux de travail et de leur contribution à la propagation de la pandémie?

Laurent Vogel – Les inégalités sociales jouent un rôle prépondérant dans l’exposition au Covid-19. Selon leur classe sociale et leur situation socio-économique, les personnes ne sont pas exposées de la même manière. Or, pour les personnes âgées de 20 à 65 ans, les inégalités sociales sont étroitement liées à l’activité professionnelle – tout comme le risque d’être exposé au virus.

Les salariés passent de nombreuses heures quotidiennes sur leur lieu de travail; ils sont en interaction avec d’autres collègues et, souvent, des usagers; les règles d’hygiène y sont difficilement transposables telles quelles. L’environnement de travail joue ainsi un rôle déterminant dans la transmission du virus.

Y a-t-il des secteurs particulièrement exposés?

Les infections sont importantes dans les secteurs qui impliquent une proximité avec les usagers: santé, services sociaux, transports collectifs, enseignement, prisons, police, etc.

L’apparition de clusters dans d’autres secteurs a aussi souligné le lien entre précarité, mauvaises conditions de travail et infections. Les abattoirs ont ainsi représenté de hauts-lieux de contamination dans le monde entier; en Pologne et en Tchéquie, les mines ont été la source de plusieurs clusters; le travail agricole saisonnier et le travail domestique, dans lequel œuvrent de nombreux sans-papiers que les gouvernements refusent de régulariser, ont été fortement touchés par le virus.

Les résidences pour personnes âgées sont un autre exemple tragique de cette corrélation. Le personnel, majoritairement féminin et immigré, y travaille souvent en sous-effectif et dans des conditions précaires. Durant la première phase de la pandémie, il a été abandonné par les autorités publiques. Cette situation a favorisé la propagation du virus dans les maisons de retraite et amplifié la vulnérabilité des patients. La conséquence a été une forte surmortalité.

Dans certains pays, les salariés tirent pourtant la sonnette d’alarme depuis longtemps. En France, une vague de grèves a touché les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) quelques mois avant le début de la pandémie. Le personnel y dénonçait une organisation du travail qui aboutit à maltraiter les personnes âgées. Un constat confirmé tragiquement par le Covid-19.

Le travail et son organisation restent pourtant peu abordés…

Le travail est un angle aveugle dans cette crise.

Son rôle est nié par le patronat et les autorités politiques, qui préfèrent insister sur la responsabilité des « fêtards » et répètent en boucle que les contaminations ont d’abord lieu dans le contexte familial. Mais pour arriver dans les familles, le virus doit être contracté quelque part!

Cette grille d’explication moralisante, réduite à la famille et aux fêtes, ne permet d’ailleurs pas d’expliquer la forte réduction de la diffusion du virus au printemps – lorsqu’une partie des activités économiques ont été mises à l’arrêt et que les écoles ont été fermées.

On retrouve ce biais dans la tenue des statistiques: tant l’OMS qu’une grande partie des pays européens ne recueillent pas systématiquement les informations sur la profession – ni le niveau socio-économique – des personnes affectées par le Covid.

Ce déni pousse chaque secteur à s’opposer à toute limitation de ses activités, en argumentant qu’il n’est pas un lieu important de contamination.

Il s’est traduit aussi par un grand écart entre des mesures d’hygiène très exigeantes dans l’espace public et privé, alors que les règles n’étaient pas assez respectées sur les lieux de travail. Avec pour conséquence de réduire l’adhésion de la population à la lutte contre le coronavirus.

Comment expliquer un tel déni?

Les associations patronales ont une responsabilité évidente. Partout, elles ont mené des campagnes virulentes pour continuer à travailler le plus longtemps possible – puis reprendre le boulot au plus vite.

Je pense aussi que nombre de syndicalistes ont été pris en étau entre crise sanitaire et économique. D’un côté, il y a la volonté de protéger la santé des salariés et de la population, en freinant la reprise des activités; de l’autre, il y a la peur de l’impact social des fermetures: les licenciements, la montée du chômage et de la précarité, etc.

Ce choc entre problématique sanitaire et économique est encore plus tragique en Amérique latine, en raison de la force du secteur informel. Une majorité de travailleurs y ont le choix entre se confiner et crever de faim, ou mettre leur santé en danger pour garantir un revenu. En Europe, l’existence de systèmes de sécurité sociale plus étoffés a souvent permis d’éviter de tels dilemmes – qui n’ont pourtant pas épargné les sans-papiers, les salariés du secteur informel ou des plateformes, ainsi que d’autres catégories précaires comme les intérimaires et les CDD.

Dans ce contexte, l’ampleur des luttes syndicales en faveur de mesures de prévention a beaucoup varié selon les secteurs.

Comment dépasser cette contradiction entre crise économique et sanitaire?

La question centrale qui se pose, c’est celle de la redistribution des richesses. Soit les milieux privilégiés sont mis à contribution, ce qui permettra à la fois de financer les mesures préventives, de renforcer le système de santé et de développer la sécurité sociale. Soit on fait payer la crise à une majorité de la population en imposant un retour à l’austérité – dont on a pu observer ces derniers mois les conséquences tragiques pour le système de santé.

Qu’en est-il de la protection face au Covid-19 sur les lieux de travail?

Dans l’immense majorité des entreprises, les directions se sont contentées de plaquer les gestes barrières (distance, port du masque, désinfection), sans les adapter à la réalité du travail. Sur le terrain, ces injonctions se sont souvent heurtées aux exigences du travail réel et aux impératifs de productivité.

Dans les abattoirs par exemple, le niveau sonore est très élevé. Conséquence: le personnel doit souvent retirer on masque pour pouvoir se parler – ce qui est indispensable pour effectuer correctement le travail.

Autre exemple. À l’image d’Amazon, les centres de logistique sont très sollicités depuis le début de la pandémie et ont embauché du personnel supplémentaire. En parallèle, ces entreprises ont continué à livrer un maximum de marchandises pour augmenter leurs profits. En raison de rythmes de travail effrénés, les salariés n’ont pas pu respecter les mesures d’hygiène. Et plusieurs sociétés de la branche sont devenues des clusters.

On ne peut donc pas se contenter de distribuer des masques et du gel hydroalcoolique. Il faut agir en parallèle sur l’organisation du travail et le flux de marchandises. Dans le cas contraire, les travailleurs doivent choisir entre appliquer les mesures de prévention ou faire leur boulot correctement. Un dilemme inacceptable, qui pousse les plus précaires à sacrifier la protection de leur santé.

Comment améliorer la protection des salarié·e·s?

Chaque travail recouvre une réalité spécifique. Il n’y a donc pas de loi parfaite pour répondre à ce type de situation. En revanche, on pourrait s’appuyer sur le savoir-faire et la délibération collective des principaux intéressés pour élaborer des mesures de prévention efficaces.

Exemple. En Belgique, dans un des rares établissements pour personnes âgées organisé de manière coopérative, le personnel s’est réuni dès le début de la pandémie. Sur son initiative, des mesures de prévention ont été rapidement mises sur pied. Les salariés ont pu être testés et avoir accès à des masques, ce qui était une exception à l’époque. La discussion démocratique des travailleurs a permis d’éviter la propagation du virus dans l’établissement, qui n’a compté aucun décès lié au Covid!

Le problème, c’est qu’une telle démocratisation de l’organisation du travail remet en cause le pouvoir des employeurs. Elle se heurte donc en général à un refus politique.

La prévention au travail implique aussi l’existence de droits syndicaux…

Il y a une corrélation claire entre sécurité au travail et droits syndicaux: pour jouer leur rôle de lanceur d’alerte et de prévention, les salariés doivent disposer de droits et de protections collectives.

Un dispositif important a été révélé par la pandémie: le droit de retrait. En actionnant cet outil, les salariés qui s’estiment en danger sur le lieu de travail peuvent protéger leur santé individuelle. Ce dispositif fonctionne aussi comme un accélérateur de la prévention.

Cela a par exemple été le cas au tout début de la pandémie, lorsque les gardiens du Musée du Louvres, à Paris, ont exercé leur droit de retrait. Sous leur pression, la direction a dû élaborer un certain nombre de mesures de sécurité.

En Belgique, 1300 salariés de la société de transport intercommunaux de Bruxelles (STIB) ont actionné leur droit de retrait du 11 au 17 mai 2020. Ils réagissaient ainsi à la suppression, par la direction, d’une partie des mesures de prévention adoptées en mars, sous la pression des travailleurs. La direction de la STIB ne reconnaissant pas l’exercice du droit de retrait, un procès historique s’est ouvert début janvier. Il oppose la société à plus de 215 chauffeurs et conductrices.

Ce type de luttes prennent-elles de l’ampleur dans le contexte du covid-19?

La situation est très inégale selon les pays. Mais au cours des derniers mois, plusieurs mouvements nés sur les lieux de travail ont permis de faire converger les exigences de la santé au travail avec celles de la santé publique.

Au printemps, une vague de grèves massives dans la métallurgie au nord de l’Italie a obligé gouvernement et patronat, qui s’y opposaient, à fermer les entreprises industrielles. Au Sud du pays, on a vu éclore des luttes pour la régularisation des ouvriers agricoles sans-papiers.

Un nombre important de conflits ont été menés par les salariés d’Amazon, tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Ces luttes liaient la défense de la vie et de la santé du personnel avec une réflexion critique sur la monopolisation du commerce de détail aux mains des multinationales. Ces mobilisations syndicales ont d’ailleurs débouché en France sur des décisions judiciaires qui interdisaient à Amazon, au printemps, de livrer d’autres marchandises que les aliments ou les produits médicaux.

Il faut espérer que ces luttes pour la démocratie au travail prennent de l’ampleur.

Aujourd’hui, un nouveau champ de bataille s’ouvre: celui des critères d’accès au vaccin. Pour que la campagne qui débute soit efficace, l’exposition professionnelle au virus doit être prise en compte dans les critères d’accès au vaccin. Cela pourrait faire l’objet de revendications syndicales.

À lire

L’Institut syndical européen (ETUI) publie un excellent magazine sur les conditions de travail, la santé et la sécurité. Il est accessible en ligne et on peut s’abonner gratuitement à la version sur papier: https://www.etui.org/fr/publications/la-sante-au-travail-devant-les-tribunaux

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