Coupés du monde

de: Guy Zurkinden, rédacteur

Dans leur dernière dernière enquête sur la richesse des ménages, les expert-e-s de Credit Suisse soulignent la déconnexion entre la situation des plus riches et la crise économique mondiale.

« Le contraste entre ce qui est arrivé à la richesse des ménages et ce qui se passe dans l’économie plus large n’a jamais été aussi fort (1)».

Si on peut faire confiance aux banques helvétiques sur une chose, c’est bien leur compétence à compter les riches. C’est ce qu’a fait Credit Suisse dans son dernier rapport sur la richesse dans le monde, portant sur l’année 2020. Ses économistes y soulignent le profond contraste entre l’évolution de la fortune des plus aisé-e-s, en forte hausse, et les dégâts économiques déclenchés par la pandémie.

1% de millionnaires
En 2020, le nombre de millionnaires a fait un bond dans le monde, pour atteindre la marque des 56,1 millions. Pour la première fois de l’histoire, plus de 1% de la population mondiale est millionnaire. L’évolution la plus frappante est celle des ultra high net worth individuals (« individus à la valeur nette ultra élevée ») comme les appelle la banque, soit les personnes ayant une fortune supérieure à 50 millions de dollars. Leur nombre a augmenté de 24% (!) en 2020, pour s’élever à 215 030. La progression de leur nombre serait « très grande pour n’importe quelle année, mais elle est particulièrement frappante pour une année marquée par une tourmente économique et sociale », notent les auteurs du rapport. Parmi les raisons de cette tendance, les économistes soulignent les interventions étatiques à coups de milliards face à la pandémie, ainsi que la décision des banques centrales d’abaisser les taux d’intérêt – avec pour conséquence d’enflammer les prix des actions et des valeurs immobilières, dont les heureux détenteurs sont les ménages les plus aisés.

50% dans la galère
En bas de la pyramide – soit les 50% de la population mondiale qui détiennent moins de 1% de la fortune globale –, l’évolution a été bien différente. Le rapport de Credit Suisse souligne les impacts ravageurs de la pandémie sur la situation économique des groupes les plus pauvres, forcés à dépenser leurs économies ou à contracter des dettes plus élevées. L’augmentation du chômage a frappé particulièrement les femmes ainsi que les jeunes salarié-e-s. « Les travailleuses ont souffert de manière disproportionnée de la pandémie, en partie en raison du fait qu’elles sont surreprésentées dans les secteurs les plus affectés par la pandémie, comme les restaurants, les hôtes, les services à la personne et le commerce de détail », souligne le rapport. Selon les données existantes, les groupes sociaux ayant le niveau de formation le plus bas paient aussi un tribut particulièrement lourd à la crise.

Et ça continue…
Le corollaire de cette évolution inégale et combinée est un renforcement de la concentration des richesses: « Tous les indices indiquent que l’augmentation des inégalités globale a augmenté de manière substantielle en 2020 », soulignent les expert-e-s de Credit Suisse. 2020 a même représenté la deuxième année la plus brutale du XXIe siècle en matière de creusement des écarts sociaux, après 2014. Et la tendance garde le vent en poupe. « Le nombre de millionnaires va aussi augmenter de manière marquée au cours des cinq prochaines années pour atteindre 84 millions, alors que le nombre de « ultra net worth individuals » devrait atteindre les 344 000 », pronostique le rapport.

Biotope pour millionnaires…
Si les Etats-Unis restent le pays comptant de loin le plus grand nombre de très riches (22 millions, soit les 39,1% du total mondial), la Suisse occupe une place de choix dans le classement de la fortune globalisée: celui du pays comptant la densité la plus élevée de millionnaires, devant les Etats-Unis et Hong-Kong. La Suisse est aussi le pays dans lequel la fortune moyenne par habitant-e est la plus élevée au monde – 674 000 dollars, soit une augmentation de 11,7% par rapport à 2019. Il faut cependant préciser que les calculs de Credit Suisse incluent l’épargne des fonds de pension – qui représentent une forme de salaire différé pour la majorité de la population salariée, plutôt qu’une réelle fortune (2).

La bénédiction du Conseil fédéral
Cette moyenne impressionnante cache aussi de profondes disparités. Selon le dernier rapport de l’Administration fédérale des contributions sur les fortunes en Suisse, près 55% des ménages helvétiques déclaraient une fortune inférieure à 50 000 francs en 2017, et 23% ne disposaient d’aucune fortune. Plusieurs enquêtes récentes ont souligné que, dans notre pays aussi, la pandémie a fait des ravages particulièrement importants auprès des salarié-e-s à bas revenu. C’est pourtant sur le bien-être des riches que se concentrent désormais Conseil fédéral et Parlement, avec une série de cadeaux fiscaux qui leur permettront d’accroître encore des patrimoines déjà bien dodus.


(1) Credit Suisse: Global Wealth report 2021. Juin 2021.
(2) Administration fédérale des contributions: statistique de la fortune des personnes physiques pour l’ensemble de la Suisse en 2017. Berne, 2020.