"Oublier les fermetures d’hôpitaux"

Photo Eric Roset

de: Journal Services Publics

Pour Franco Cavalli, oncologue et ancien conseiller national, l’épidémie de Covid-19 souligne la nécessité de renforcer le système public de santé. Et mettre un point final à une marchandisation meurtrière. Interview.

L’ampleur de la crise du Covid-19 semble inversement proportionnelle à la solidité des systèmes publics de santé.

Franco Cavalli – Le degré de privatisation des services de santé, qui varie selon les pays, a été en effet l’un des facteurs clés de la tragédie – tout comme la rapidité variable des gouvernements à prendre la mesure de l’urgence sanitaire et agir en conséquence.

Si la situation a été si dramatique en Lombardie et le nombre de morts si élevé, c’est parce qu’il s’agit de la région d’Italie qui a privatisé le plus les structures hospitalières. La tragédie en cours à New-York est une autre illustration de ce qui se passe quand on privatise jusqu’à la limite.

Comment l’expliquer ?
Un système de santé privatisé a tendance à privilégier les interventions rentables – remplacer une hanche, un genou, faire de la chirurgie esthétique, etc. En revanche, il délaisse les activités moins intéressantes financièrement. Pour augmenter la marge bénéficiaire, les hôpitaux sont poussés à diminuer le nombre de lits, par exemple en soins aigus.

Or en situation de pandémie, ce sont les aspects peu rentables en termes financiers – la prévention, l’existence de plans épidémiologiques, le nombre de lits, la présence de personnel formé en suffisance – qui sont décisifs pour faire face au choc.

C’est une leçon à retenir pour le futur. Car une deuxième vague de coronavirus viendra, probablement à l’automne. Et l’OMS souligne que la combinaison entre réchauffement climatique et globalisation crée un terreau favorable à l’éclosion de pandémies.

Qu’en est-il en Suisse ?
Notre système de santé est de plus en plus soumis à la logique économique. Celle-ci entraîne notamment un sous-effectif chronique dans les hôpitaux. C’est un personnel soignant déjà surmené qui a dû faire un énorme effort pour faire face à la vague du Covid-19.

La pénurie de masques – pourtant indispensables pour enrayer la progression de l’épidémie – a été une autre conséquence de cette logique du moindre coût.

Nous avons cependant réussi à éviter que le système de santé ne dégringole, comme cela a été le cas au Nord de l’Italie ou en Espagne. Nous avons pu compter pour cela sur l’apport des infirmières et médecins formés en France ou en Italie – 50% des infirmières travaillant dans l’Arc lémanique viennent de France. Cette situation a contribué à affaiblir les systèmes de santé de nos voisins, en leur « volant » des milliers de professionnels dont ils ont pourtant assuré la coûteuse formation.

Au Tessin, où la proportion de personnes touchées par le virus a été comparable à celle de la Lombardie, le fait de pouvoir disposer de quatre hôpitaux publics performants a aussi joué un élément décisif. Cela nous a permis de consacrer deux établissements uniquement aux patients atteints du Covid-19, et de rediriger les autres vers les deux structures restantes.

Cela contredit-il les pressions politiques visant à fermer des hôpitaux ?
Une des conséquences à tirer de cette pandémie, c’est qu’il faut oublier les discours technocratiques sur la diminution du nombre des hôpitaux.

Un système de santé n’est pas une entreprise qui produit des automobiles ou des souliers. Certes, système sanitaire doit prévoir un volet centralisateur pour la médecine de pointe et favoriser la coopération intercantonale. Mais il faut combiner cela avec une médecine de proximité, garantie par des hôpitaux régionaux performants – et avec les moyens nécessaires à leur financement.

La Loi sur l’assurance maladie (LAMal) ne va-t-elle pas dans le sens contraire ?
La dernière réforme de la LAMal a entraîné un double désastre. D’un côté, elle a introduit le système des forfaits par cas (DRG), qui pousse les hôpitaux à être rentables et les met en concurrence. De l’autre, elle a permis le financement des cliniques privées par l’argent public – au Tessin, l’Etat leur verse de 120 à 130 millions de francs par an.

Grâce à cette manne, les cliniques peuvent débaucher les meilleurs médecins. Pour faire face, les hôpitaux publics ont augmenté le budget consacré à ces professionnels. Les dépenses administratives ont aussi pris l’ascenseur.

En revanche, les budgets pour les soins infirmiers ont été plafonnés, voire diminués. Les forfaits par cas entraînent pourtant une augmentation de l’intensité du travail pour les infirmières, ce qui se traduit par plus de stress. Leur situation a donc empiré.

Que faire pour changer la donne ?
Nous devons former plus d’infirmières et améliorer leurs conditions de travail. Les 50% d’entre elles abandonnent la profession après une dizaine d’années, en raison des conditions de travail, du stress et de la paie insuffisante. C’est un énorme gâchis.

Nous devons aussi abolir le numerus clausus en médecine, pour arrêter de piller les compétences de nos voisins.

Les partisans de la marchandisation du système de santé argumentent en termes de coûts. L’augmentation continue des primes d’assurance maladie n’est-elle pas un problème ?
L’argument de la baisse des coûts avancé par les caisses maladie et les partis de droite est totalement fallacieux. Le système de santé états-unien, le plus privatisé au monde, est aussi le plus coûteux.

Plutôt que démanteler un service public vital, il faudrait repenser son financement. La priorité pour un système de santé, c’est de garantir des soins de qualité à toutes et tous. Cela ne peut se faire que si ce système est financé de manière proportionnelle au revenu de chaque assuré. Concrètement, il faut mettre fin au système de prime par tête.

En parallèle, il faut remplacer les cinquante caisses maladie qui font la chasse aux « bons risques » par une caisse unique et publique. C’est la seule solution pour éviter le renforcement d’une médecine à deux vitesses – qui est déjà une réalité en Suisse.

Le désintérêt des pharmas

Depuis plusieurs années, des experts tirent la sonnette d’alarme sur le risque de pandémie. Or l’industrie pharmaceutique a largement négligé cette problématique. Pourquoi ?
Depuis plusieurs années, des études insistent sur la nécessité d’investir plus pour les vaccins, notamment sur la famille des Covid.

Les entreprises pharmaceutiques n’ont rien voulu savoir. En général, cette industrie est peu intéressée par les vaccins, car leur marge de rentabilité est très basse. Elle préfère investir dans des médicaments très chers – antibiotiques, anticancéreux – avec des marges de profit énormes. La priorité de leurs actionnaires n’est pas la pandémie qui viendra dans 15 ans, mais le dividende de l’année prochaine. Il s’agit donc de gagner le plus d’argent possible pour faire monter les actions à la bourse. Les pharmas suisses comme Roche ou Novartis ont la même pratique.

Quant à la Confédération, elle se refuse à jouer un rôle important dans la recherche pharmacologique. Quand j’étais conseiller national à Berne, j’ai interpelé le Conseil fédéral sur la question. Ce dernier m’a répondu clairement qu’il faut laisser ce champ libre pour l’industrie pharmaceutique. On retrouve cette idéologie dans les choix du Fonds national sur la recherche scientifique (FNRS), qui accorde très difficilement des financements pour des études portant sur des médicaments.

Où en est la recherche sur les médicaments et les vaccins contre le covid-19 ?
Au niveau des vaccins, je pense que la solution viendra de la recherche académique ou d’une petite start-up. Quoi qu’il en soit, il faudra assurer sa diffusion mondiale à un prix bas, pour garantir l’accès à toutes et tous. Cela implique qu’il ne soit pas soumis à un brevet.

L’industrie pharmaceutique investit massivement pour trouver un médicament contre le Covid-19. Mais on reste loin du compte.

Au Tessin, nous avons obtenu des résultats intéressants dans le cadre d’une étude associant l’Institut oncologique de la Suisse italienne et l’Institut biomédical de Bellinzone, en collaboration avec des médecins basés à Wuhan. Ceux-ci ont en effet noté l’absence d’infection grave au Covid-19 chez 150 patients souffrant d’un cancer de la prostate et traités avec des médicaments bloquant les récepteurs captant les hormones masculines. Ces récepteurs ont une structure semblable à celle d’une protéine jouant un rôle important dans la propagation du Covid-19. Notre hypothèse est qu’en bloquant ces récepteurs des hormones masculines, tout en administrant en parallèle un médicament contre la toux, on pourrait empêcher la propagation du virus dans l’organisme. C’est une piste intéressante.

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