Les esclaves de la Suisse

photo Eric Roset

de: Guy Zurkinden, rédacteur

Les manifestations antiracistes ont rouvert le débat sur la participation helvétique à la traite atlantique. Questions à Hans Fässler, historien, militant anticolonialiste et membre du SSP.

Quelle a été la participation helvétique au commerce des esclaves ?
Hans Fässler – La traite des esclaves et le commerce triangulaire ont formé un ensemble complexe incluant l’Europe, l’ensemble du continent américain et l’Afrique noire. Ce système s’est étendu du 16e siècle jusqu’à la fin du 19e. En plus de sa terrible brutalité, il a eu pour effet d'endommager les sociétés victimes de la traite. Avec des conséquences qui s’étendent jusqu’à aujourd’hui.

Des Suisses – ou plutôt des citoyens issus des cantons et villes qui formeront la Suisse moderne, qui n’existait pas en tant que telle avant 1848 – ont été impliqués dans l’ensemble des activités liées à la traite atlantique. Cette dernière a pris des formes multiples: financement du commerce triangulaire; investissement dans des plantations; pratique directe de la traite d’esclaves; production des marchandises – notamment les indiennes – échangées contre des esclaves; envoi de mercenaires pour contrôler les esclaves ou mater des rébellions; contribution à la formulation d’une idéologie raciste justifiant ces pratiques.

Le pan le plus important de la participation helvétique à l’entreprise négrière a été la possession de plantations exploitant le travail forcé des esclaves. Dans le Suriname, en Guyane et à Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti), on comptait 120 à 130 domaines en mains helvétiques.

Combien de temps ces activités ont-elles duré, et quelle a été leur ampleur ?
Le premier Confédéré à s’impliquer dans la Traite des Noir-e-s est un citoyen saint-gallois, Hieronymus Sailer. Au service de la compagnie des Welser d'Augsbourg, il signe en 1528 un contrat avec le roi espagnol, s’engageant à exporter 4000 esclaves vers le Nouveau-Monde.

En 1874, la dernière plantation en mains helvétiques est vendue au Brésil. C’est très tard – le Royaume-Uni a aboli la traite en 1807 et prononcé l’émancipation définitive des esclaves dans l’empire britannique en 1838.

L’historien, Bouda Etemad a calculé que 172 000 esclaves ont été transporté-e-s sur l’Atlantique avec un financement suisse. Cela représente 1,5% de la totalité de ce commerce honteux. En y ajoutant les plantations helvétiques exploitant des esclaves, le commerce avec les denrées coloniales réalisé depuis notre pays ainsi que la contribution militaire à la répression des esclaves, je suis arrivé à la conclusion que la Suisse a été responsable de 2% et 3% de l’esclavage transatlantique.

C’est un pourcentage significatif, si on le met en relation avec la population réduite de notre pays.

La traite a-t-elle eu un impact sur le développement économique en Suisse ?
Les retombées de ce trafic ont été importantes.

D’une part, de grandes familles se sont enrichies grâce à ce commerce honteux: Alfred Escher, industriel, homme politique zurichois de premier plan et fondateur de la banque Credit Suisse, a hérité de son père une fortune construite en partie sur le travail esclave pratiqué dans une plantation cubaine. On peut aussi citer les familles de Pury, de Meuron et de Pourtalès à Neuchâtel, la ville la plus impliquée dans la traite négrière; les Burkhard à Bâle, les Zellweger à Trogen, etc.

J’ai recensé entre 300 et 400 familles impliquées dans la traite. Celle-ci leur a permis de développer leurs richesses, mais aussi leurs réseaux.

Autre élément important: le développement du secteur textile a lancé l’industrialisation dans notre pays. Or sans le coton récolté par la main-d’œuvre esclave dans les colonies américaines, cette industrie n’aurait pas vu le jour.

La production textile était aussi au centre du commerce triangulaire…
Les indiennes, ces tissus de coton avec des motifs imprimés en couleur, figurent parmi les marchandises souvent échangées contre des esclaves. Or 80% des indiennes exportées depuis le port de Nantes, un port négrier de grande importance, étaient produites par des compagnies suisses. Nombre d’industries produisaient ces tissus à Neuchâtel, Genève, Bienne ou Glaris.

Y a-t-il eu un mouvement contre l’esclavage en Suisse ?
Le mouvement abolitionniste y était aussi présent. Le Groupe de Coppet, réunissant des écrivains autour de Germaine de Staël, en a été un des principaux acteurs au début du 19e siècle. À la fin du 18e, des maisons d’édition neuchâteloises, comme par exemple la Société typographique de Neuchâtel, ont produit des livres abolitionnistes interdits en France. Des religieux se sont aussi engagés dans ce combat.

Notre pays n’a cependant pas connu de véritable mouvement populaire contre l’esclavage – contrairement à la France, où une partie de la population a boycotté le sucre produit par les esclaves, et l’Angleterre, où des pétitions ont récolté des centaines de milliers de signatures en faveur de l’abolition.

Le Conseil fédéral a soutenu les pratiques helvétiques liées à l’esclavage jusque tard. En 1864, il s’est par exemple opposé à un député de Schaffhouse demandant qu’on pénalise les Suisses qui possédaient des esclaves au Brésil.

Vous vous êtes aussi intéressé aux idéologues de la traite…
Au 18e siècle, le mouvement antiabolitionniste a gagné en force. Les partisans de l’esclavage se sont alors défendus en définissant les Noir-e-s comme des êtres inférieurs, ou d’une race différente.

Le naturaliste et glaciologue Louis Agassiz (1807­-1873), né à Môtier (aujourd’hui Haut-Vully, dans le canton de Fribourg), a été une figure importante de ce racisme « scientifique ».

Après avoir émigré aux Etats-Unis, il y a développé une théorie selon laquelle les personnes de couleur formeraient une race inférieure, incapable d'accéder à la culture et apte seulement aux travaux simples. Cette théorie, très appréciée par les esclavagistes américains, a aussi influencé l'hygiène raciale des nazis ainsi que des activistes du Ku-Klux-Klan.

En 2018, la Ville de Neuchâtel a débaptisé l'Espace Louis-Agassiz et lui a donné le nom de Tilo Frey, pionnière de l'émancipation des femmes et des minorités en Suisse. Dans les Alpes bernoises, une montagne continue cependant à s’appeler le Pic Agassiz.

De nombreux intellectuels helvétiques ont théorisé le racisme. On peut citer notamment le théologien et physionomiste zurichois Johann Lavater (1741­-1801) à Zurich, selon lequel l’angle facial vertical de la civilisation blanche serait un signe de sa supériorité; ou le genevois Adolphe Pictet (1799-1875) grand exposant de la supériorité de la race indo-européenne.

Il est important de rouvrir la discussion sur le rôle de tels personnages, ainsi que leur place dans la mémoire collective. Cela devrait s’accompagner d’un débat sur les réparations à apporter aux pays détruits par l’esclavage.


Plus d’infos

Hans Fässler: Une Suisse esclavagiste. Voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon. Editions Duboiris, 2007.

Version française épuisée – à chercher dans les bonnes bibliothèques – ou chez l'auteur !

https://louverture.ch


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