L’antiracisme, au cœur de la question sociale

Photo Eric Roset

de: Guy Zurkinden, rédacteur «Services Publics»

Les mobilisations contre le racisme anti-Noir-e-s et les violences policières ont gagné l’Europe – et la Suisse. Les manifestant-e-s expriment leur indignation face au meurtre barbare de George Floyd et leur solidarité avec la lutte des Noir-e-s aux Etats-Unis. Mais pas seulement.

Au cœur des récentes mobilisations, on trouve aussi la dénonciation des discriminations à l’œuvre chez nous: inventé pour justifier la traite des esclaves, pilier sanglant sur lequel s’est appuyée la naissance du capitalisme en Europe occidentale, le racisme anti-Noir-e-s est inscrit dans l’ADN de notre continent. Il continue à y sévir, y compris en Suisse.

Comme le souligne Kanyana Mutombo, secrétaire du Carrefour de réflexion et d’action sur le racisme anti-Noir, les brutalités et les maltraitances de la police ne sont qu’une partie de ce fléau, qui touche tous les aspects de la vie sociale (Amnesty, décembre 2014).

Les lieux de travail ne font pas exception. Dans le secteur de la santé, «de nombreux employés étrangers avalent quotidiennement les insultes des patients » souligne Alma Wiecken, directrice de la commission fédérale contre le racisme (NZZ, 14 juin 2020). Les personnes noires ne sont pas les seules victimes, mais elles sont souvent visées. Largement passées sous silence, banalisées, ces discriminations viennent aussi de la hiérarchie et des collèges, comme le montrent des témoignages recueillis aux HUG. Le phénomène n’est pas réservé à un secteur: en août dernier, la section trafic aérien du SSP dénonçait des pratiques similaires à l’aéroport de Genève.

Comme le rappelle la militante française Rokhaya Diallo, le racisme est indissociable de la question sociale: «Qui sont les personnes les plus affectées par les réformes les plus libérales du marché du travail et des retraites? Toujours les mêmes: les femmes et les minorités. Les femmes pauvres, africaines et immigrées. On ne peut pas l’ignorer» (Le Temps, 16 juin 2020).

En Suisse aussi, les discriminations de classe, de genre et d’origine se combinent pour reléguer une large part de la population issue de la migration – mis à part les riches exilé-e-s fiscaux/-ales – au bas de l’échelle sociale. Les sans-papiers et les exclu-e-s de l’asile constituent les derniers maillons de cette chaîne d’inégalités.

Cet état de fait est légitimé par des discours politiques – largement repris par les médias – opposant les membres de la «communauté nationale» aux «Autres». Ces thèses, héritières des fantasmes sur la «surpopulation étrangère», sont désormais normalisées au sein du débat. Elles représentent aussi un fléau pour la lutte syndicale: en renforçant les divisions entre salarié-e-s, elles affaiblissent leur force de frappe face aux employeurs.

En dénonçant le racisme structurel qui frappe la population noire, des milliers de jeunes manifestant-e-s remettent en cause cette logique excluante. En postulant que toute vie a une valeur égale, elles et ils sont aussi les porteurs d’une exigence de solidarité et de justice sociale – comme les militantes de la grève féministe et les jeunes pour le climat.

Le 14 juin dernier, lutte pour l’égalité et lutte antiraciste se sont déclinées ensemble dans de nombreuses manifestations. Une convergence primordiale, à l’heure où les forces les plus conservatrices se préparent à surfer sur les dégâts sociaux créés par une crise économique profonde.

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