La finance carbure aux fossiles

Photo Valdemar Verissimo

de: «Services Publics», journal du SSP

La Banque nationale suisse, mais aussi une grande majorité des caisses de pension (y compris celles des collectivités publiques), continuent à investir massivement dans le pétrole, le gaz et le charbon. Avec un impact significatif sur le réchauffement global.

Fin 2019, la Banque nationale suisse (BNS) détenait 5,9 milliards de dollars en actions d’entreprises produisant des énergies fossiles (pétrole, gaz naturel ou charbon), selon les calculs de la coalition environnementale Alliance climatique. Cela fait de la BNS la coresponsable de 43 millions de tonnes d’émissions de CO2 par an – presque autant que l’ensemble des gaz à effet de serre émis par la Suisse en 2018 (47 millions de tonnes).

Réchauffement de 4 à 6 degrés

«Avec sa stratégie d'investissement, la BNS contribue à un réchauffement climatique catastrophique de 4 à 6°C d'ici à 2100. Cela rendrait de grandes parties du monde largement inhabitables d'ici la fin de ce siècle», dénonce l’Alliance climatique. La coalition qui regroupe plus de 90 ONG, mouvements religieux, de jeunesse et syndicats, a donc lancé, fin octobre, une campagne pour demander que la BNS renonce à investir dans le pétrole, le gaz naturel et le charbon.

Caisses de pension en rouge

La BNS est loin d’être le seul acteur de la place financière helvétique à se foutre royalement de la planète. L’Alliance climatique a évalué la stratégie de gestion, en matière climatique, menée par 110 caisses de pension. Ensemble, ces institutions de prévoyance gèrent près de 80% des 1000 milliards de francs épargnés dans la LPP. Le résultat est «inquiétant» : les 55% de ce gigantesque capital continuent à financer massivement les énergies fossiles, tandis que 37% ne se situent «qu’au début du chemin nécessaire à la décarbonisation». Au total, les 92 % des avoirs de retraite sont investis par des institutions qui ignorent largement les risques climatiques. Seules 7% des caisses de pension appliquent une stratégie d’investissement compatible avec l’objectif des accords de Paris – contenir le réchauffement climatique au-dessous de 2 degrés.

D’UBS à la CPPEF

Parmi les plus mauvais élèves, on trouve «principalement de grands acteurs du secteur», souligne l’Alliance climatique. Sur cette liste rouge, on découvre les caisses de pension d’UBS (27 milliards de francs sous gestion), du Credit Suisse (17 milliards), de Roche (10 milliards), de Novartis (13 milliards), Nestlé (7 milliards) ou Ringier (1 milliard). Mais aussi les ex-régies publiques, La Poste et les CFF, gérant chacune 17 milliards d’épargne retraite. Plusieurs caisses de prévoyance aux mains de collectivités publiques y figurent aussi – notamment celles des cantons du Jura, de Neuchâtel, du Valais et de Fribourg. Les caisses de pension des Etats de Vaud et Genève se trouvent quant à elles en liste «orange», soit au tout début du long chemin vers un portefeuille libéré des investissements fossiles. Elles y côtoient celle de la Confédération, Publica (48 milliards sous gestion!).

Risque pour les retraites

Les investissements fossiles des caisses de pension représentent un risque non seulement pour le climat, mais aussi pour les retraites, souligne l’Alliance climatique. Le déclin annoncé des industries du charbon, du pétrole et du gaz risque en effet de faire fondre les capitaux qui y sont investis. En continuant à miser sur les énergies fossiles, les institutions de prévoyance mettent donc aussi en danger les rentes des assuré-e-s – qui ont déjà une fâcheuse tendance à baisser ces dernières années.

Financiers pas pressés

En 2015, une étude menée par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) sur la place financière suisse concluait que le comportement des investisseurs helvétiques en matière d'investissements favorisait un réchauffement global de 4 à 6 degrés Celsius.

Cinq ans plus tard, leur conscience climatique n’a pas fait de grands pas. «Dans l’ensemble, la place financière suisse continue d’investir dans la poursuite de l’expansion de la production pétrolière et de l’extraction du charbon» souligne l’OFEV dans un rapport publié le 9 novembre dernier.

On ne peut guère compter sur la Loi sur le CO2 pour changer la donne. Celle-ci se limite en effet à demander à l’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (la Finma, dirigée par Mark Branson, un ancien cadre dirigeant chez Credit Suisse et UBS) et à la Banque nationale suisse d’évaluer les risques financiers résultant du changement climatique et d’en tirer un rapport régulier. C’est plutôt maigre.

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