Enceintes, mais sous-protégées

de: Interview de Guy Zurkiden

Une équipe de chercheuses estime que la protection des salariées enceintes face au Covid-19 est insuffisante. Elle demande aux autorités de considérer celles-ci comme des personnes vulnérables.

Isabelle Probst est psychologue et professeure associée à la Haute-école de santé Vaud – HES-SO. Elle fait partie de l’équipe « protection de la maternité au travail », composée avec Peggy Krief et Brigitta Danuser, médecins du travail (Unisanté), Maria-Pia Politis Mercier, sage-femme (HESAV) ainsi qu’Alessia Abderhalden-Zellweger, psychologue (HESAV, Unisanté).

Vous demandez que l’OFSP protège les femmes enceintes du Covid-19. En quoi sont-elles menacées ?

Isabelle Probst – Pour les femmes enceintes, les infections aiguës peuvent entraîner des conséquences plus graves que la normale. Cette vulnérabilité est plus marquée dès le sixième mois.

Le Covid-19 peut donc représenter un danger pour une femme enceinte ou son bébé, par exemple en cas de manque d’oxygène. Il peut aussi entraîner des complications induisant une perte de grossesse ou un accouchement prématuré.

La littérature scientifique a documenté de tels cas liés au coronavirus. Pour l’instant, ils ne sont pas statistiquement significatifs. Mais leur existence devrait nous alerter. De plus les formes de Covid-19 modérées impliquent un isolement d’au moins quatorze jours, problématique pour une femme enceinte.

Un autre problème a trait au début de la grossesse. Certains virus comme le SRAS et le MERS, tous deux des coronavirus, ont eu des conséquences négatives sur le développement de l’embryon, comme les retards de croissance intra-utérine. Pour l’instant, nous n’avons pas d’indications qu’il en soit de même pour le Covid-19. Mais les effets de certains virus ne sont visibles que bien après l’exposition.

Peu à peu, les scientifiques se rendent compte que la maladie se transmet à d’autres organes que ceux du système respiratoire. Des éléments indiquent aussi des cas de transmission de la mère à l’enfant au cours de la grossesse.

Bref. Les risques existent, et les incertitudes sont élevées. Dans ce contexte, nous pensons que le principe de précaution doit primer. La grossesse est une période délicate, pour la maman comme pour le développement du futur enfant. Il est donc essentiel de les protéger par des mesures spécifiques. Cette position a d’ailleurs été défendue par des gynécologues dans de grandes revues scientifiques.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ont une autre approche…

L’OMS et l’OFSP ne reconnaissent qu’une partie des risques que nous avons soulevés. De plus, ils estiment que les mesures d’hygiène et distanciation sociale édictées par l’OFSP à l’attention des employeurs sont suffisantes pour les protéger.

Est-ce le cas sur les lieux de travail ?

Avant la pandémie, nous avons mené une étude sur la protection des travailleuses enceintes en Suisse. En théorie, l’Ordonnance sur la protection de la maternité (OProMa) prévoit des règles visant à garantir la santé de la femme et de son futur enfant, en lui permettant de poursuivre une activité professionnelle adaptée. Le problème, c’est que les moyens manquent pour les appliquer. D’une part, au vu du caractère restreint des droits collectifs des salarié-e-s en Suisse, il est difficile pour une employée de refuser de travailler dans des conditions dangereuses. D’autre part, notre pays ne dispose pas d’une inspection du travail efficace: les contrôles sont très rares, et peu dissuasifs. Enfin, les petites entreprises n’ont pas toujours les ressources suffisantes pour assumer les coûts de la protection.

Prenons un exemple. L’OProMa prévoit que le ou la gynécologue traitant-e peut poser un avis d’inaptitude au travail pour une patiente, en cas des mesures de protection insuffisantes. Dans ce cas, la personne concernée a droit à 80% de son salaire.

Cette mesure est positive. Mais dans la pratique, les travailleuses enceintes sont souvent discriminées. Elles ne se trouvent pas dans une situation favorable pour revendiquer des mesures de protection lorsque l’employeur ne les met pas en place spontanément. Si elles insistent ou sont mises en arrêt de travail, elles risquent des mesures de rétorsion, voire un licenciement après le congé maternité.

Quelle serait la solution pour les protéger?

Aujourd’hui, tout repose sur la bonne volonté – et les ressources – de l’entreprise. On a pu vérifier les conséquences de cette situation dans le contexte de crise sanitaire: dans nombre de sociétés, les salariées enceintes ont continué à travailler au contact de la clientèle, des patient-e-s ou sans distance de sécurité avec leurs collègues !

La solution la plus pertinente serait que les autorités fédérales inscrivent ces salariées dans la catégorie des personnes vulnérables – bénéficiant des dispositions spéciales prévues dans l’ordonnance 2 Covid-19 et de l’accès au chômage partiel. Cela constituerait un signal fort, qui permettrait une réelle amélioration de leur protection.

« Les autorités minimisent les risques »

Vous avez écrit à l’OFSP pour demander qu’il considère les femmes enceintes comme des personnes vulnérables au Covid-19. Qu’a-t-il répondu ?

Nous avons interpellé l’OFSP au début du mois d’avril. Ce dernier nous a répondu que « les mesures générales de prévention et de protection de la grossesse permettent de protéger adéquatement la mère et l’enfant ». Cependant, dans le même message, l’office reconnaît qu’il a peu d’influence sur leur application au travail. C’est assez contradictoire.

Se limiter à rappeler les règles qui priment en période normale, c’est ne rien mettre en œuvre pour protéger les salariées enceintes et admettre que, sur certains lieux de travail, celles-ci peuvent être exposées au virus.

Les autorités fédérales minimisent ainsi clairement les risques.

Devant ce blocage, vous avez lancé un appel plus large…

Nous avons écrit au Conseil fédéral, aux conseiller-e-s d’Etat responsables de la santé ainsi qu’aux médecins cantonaux responsables de la santé publique. Objectif : les sensibiliser sur cette question et leur demander d’entreprendre les démarches nécessaires pour mieux protéger la santé des travailleuses enceintes.

Nous espérons qu’ils suivront l’exemple du canton de Vaud, où la conseillère d’Etat en charge de la santé, Rebecca Ruiz, a pris en compte nos arguments: les salariées enceintes travaillant pour l’Etat de Vaud sont désormais considérées comme des personnes vulnérables, et donc mieux protégées face au virus.


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https://www.reiso.org/document/5912

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