50 nuances de hausse

Valdemar Verissimo

de: Guy Zurkinden, rédacteur

Mise entre parenthèses avant les élections, la question des retraites revient en force. Dans les médias, le message ne varie pas.

Axel Lehmann, président d’UBS Suisse, est inquiet. Selon lui, l’augmentation de l’espérance de vie menace le bien-être de la population helvétique. Elle se traduira soit par une baisse des rentes versées aux retraités, soit par l’appauvrissement des salariés actifs. « Des chiffres durs sur notre système de prévoyance », s’intitule la tribune du banquier, publiée fin octobre dans un grand média alémanique(1). Dur mais juste, M. Lehmann propose aussi sa solution: élever l’âge du départ à la retraite en le liant à l’espérance de vie.

UBS sur le front
Trois jours plus tard, le quotidien Le Temps prend le relai. Dans un dossier consacré à la prévoyance vieillesse, le journaliste Emmanuel Garessus présente l’inquiétant exemple du Japon, pays dans lequel « les rentes sont extrêmement basses et la retraite effective se situe au-delà de 70 ans ». L’article cite Veronica Weisser, spécialiste en prévoyance auprès d’UBS. Selon Mme Weisser, l’exemple japonais révèlerait à la Suisse que « dans une société vieillissante, les emplois ne manquent pas pour les personnes âgées en bonne santé. D’ailleurs, il est déjà possible de travailler au-delà de 70 ans ». Les seniors au chômage seront rassurés.

Deux pages plus loin, Cyril Meury et Jean-François Beausoleil, tous deux directeurs chez… UBS, sont encore plus directs: « Il n’y a plus que certains nostalgiques des lendemains qui chantent à ne pas admettre qu’il va falloir d’une manière ou d’une autre relever l’âge de la retraite » affirment nos banquiers. Cette fois, l’exemple à suivre vient du Sud: le Portugal, un pays qui a porté en 2014 l’âge de la retraite à 66 ans pour tous, avant de le lier à l’espérance de vie: « Pour chaque année d’espérance de vie gagnée par une génération à 65 ans, l’âge de référence est relevé de huit mois ». Simple comme bonjour.

Une seule recette...
La semaine suivante, M. Garessus se colle à nouveau au sujet. Cette fois, par le biais d’une publication d’Avenir Suisse prédisant « une hausse massive de l’espérance de vie» (2). De nouveau, les présages sont sombres: «Notre système d’assurance sociale serait voué à la faillite», insistent les chercheurs du think tank – financé par les principales multinationales du pays. Heureusement, Avenir Suisse a la solution: travailler plus ! Concrètement, le départ à la retraite effectif, qui devrait être individualisé, varierait « entre 65 et 77 ans ». Rien que ça.

Le jour suivant, la thématique revient dans les médias par la fenêtre internationale: « L’OCDE recommande un âge de la retraite à 67 ans », titre la NZZ en Une (3). Dans sa dernière publication sur la Suisse, le club des pays les plus riches appelle notre pays à… relever progressivement l’âge de la retraite. Les recettes se suivent et se ressemblent.

…travailler toujours plus
Ce n’est pas l’initiative des Jeunes libéraux-radicaux (JLR) sur l’AVS, présentée généreusement dans la presse le lendemain, qui variera les plaisirs. Au menu des JLR: élever l’âge de la retraite à 66 ans pour hommes et femmes dès 2030… puis le lier à l’espérance de vie – un mécanisme d’adaptation automatique qui fait saliver la droite, car il lui éviterait de difficiles votations populaires sur la question.

Le contexte
Mise entre parenthèses le temps des élections, la question de l’âge de la retraite revient au galop. Le 28 août, le conseiller fédéral Alain Berset a présenté son message relatif à la stabilisation de l’AVS, dont la mesure phare est l’élévation de l’âge de la retraite des femmes. Son entrée en vigueur est prévue au 1er janvier 2022. Le Parlement empoignera bientôt le projet. De leur côté, les milieux patronaux voient déjà plus loin: « La Suisse ne peut faire l’économie, face au défi démographique, d’un relèvement progressif de cette limite générale à partir de 2027 » indique Marco Taddei, de l’Union patronale suisse, dans ses « recommandations » au nouveau Parlement (4).

Ce plan affronte cependant un problème de taille: une majorité de la population renâcle à travailler plus longtemps car elle connaît la réalité, toujours plus dure, du travail salarié et de l’emploi. Pour faire passer la pilule, les employeurs veulent imposer dans l’opinion l’idée que cette perspective est inéluctable. C’est le sens du matraquage médiatique sur le thème.

Il est grand temps d’affûter – et de diffuser – nos contre-arguments.


(1) NZZ, 25 octobre 2019.
(2) Le Temps, 4 novembre 2019.
(3) NZZ, 5 novembre 2019.
(4) L’Agefi, 28 octobre 2019.

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