Salariés kleenex dans les EMS

Photo Eric Roset

de: Interview «Services Publics»

Le personnel des homes genevois affronte mesures d’économies, externalisations et conditions de travail très dures. Questions à Thierry Daviaud, infirmier à la Maison de Vessy et militant SSP.

Thierry Daviaud est délégué syndical et membre de la commission du personnel de son EMS, qu’il a présidé durant plusieurs années. Il a été un des moteurs d’une longue grève menée en 2011.

La Maison de Vessy vient d’annoncer la suppression de la classe 4, c’est-à-dire les salaires les plus bas. Qui est concerné ?

Thierry Daviaud – À Vessy, la classe 4 concerne 44 personnes sur un effectif de 260 à 280 employés. Elle prévoit des salaires de départ de 4029 francs, très bas pour le canton. À l’Etat de Genève, seule une centaine de personnes sont concernées. Par contre, dans les EMS, la grande majorité du personnel socio-hôtelier est encore dans la classe 4. À Vessy, cette dernière a été supprimée au mois d’octobre. Le personnel concerné est désormais colloqué en classe 5, avec effet rétroactif jusqu’à juillet.

Comment expliquer cette décision ?

Nous avons mené une longue grève dans notre établissement en 2011. Nous exigions la création d’une commission paritaire, et avons obtenu gain de cause après un conflit de trois mois. La grève a duré 65 jours – nous avions réussi à reprendre le mouvement après trois semaines de suspension, imposées par la CRCT.

La revendication de la suppression de la classe 4 est venue ensuite. Elle a été le fait d’un mouvement plus large au sein des EMS, en faveur d’une revalorisation des salaires. Le Conseil d’Etat a refusé d’entrer en matière, prétendant que le projet Score de refonte du système de rémunération règlerait le problème.

Pour expliquer sa décision d’abolir la classe 4, la présidente du Conseil d’administration de Vessy a exprimé son accord avec notre revendication, qu’elle trouvait légitime compte tenu de la pénibilité des métiers concernés – nettoyage, employés de ménage, aides de cuisine.

Mais c’est d’abord la pression des salariés qui a pesé. En janvier 2015, nous avions organisé une assemblée du personnel de Vessy, avec les syndicats Unia et SSP, et déposé une demande de suppression de la classe 4. La direction a eu peur qu’un nouveau mouvement de lutte se développe. Elle a donc accepté de discuter notre revendication dans le cadre de la commission paritaire, où siègent le SSP et le SIT. Et notre objectif vient d’être atteint !

Qu’en est-il des conditions de travail dans les EMS ?

À Genève, les homes sont frappés de plein fouet par la politique d’économies. 90 à 95% des résidents ne touchent pas une rente de retraite suffisante, leurs frais de pension sont assurés par l’Etat via les Prestations complémentaires (PC). Le Conseil d’Etat fait pression sur les EMS pour que les prix de pension soient les plus bas possibles.

Une conséquence est l’externalisation, qui se généralise, de pans entiers d’activités: nettoyage, cuisine, lingerie sont sous-traités à une entreprise privée. Le personnel en fait les frais: il n’est plus soumis à la CCT en vigueur pour les homes, qui se rapproche de la Loi sur le personnel cantonale, mais à des CCT minimalistes: certains doivent travailler deux heures de plus par semaine, pour des salaires de plusieurs centaines de francs plus bas!

La pression aux économies pèse aussi sur les soins – qui sont pris en charge pour moitié par les assurances maladie, l’autre étant couverte par une subvention cantonale. Cette subvention étant en baisse, les EMS sont poussés à diminuer les prestations en soins et la dotation en personnel soignant.

Quelle est l’implantation syndicale dans le secteur ?

La situation y est difficile. Il s’agit d’un milieu très éclaté, avec environ 60 EMS dans le canton. Les syndicats y sont souvent persona non grata, et les directions font la chasse à toute forme de mobilisation.

Les professions en EMS sont peu reconnues, les pressions vont crescendo. On voit régulièrement des collègues qui sont virés pendant un arrêt de travail, ou juste après. Ceux qui sont blessés ou usés par le travail sont jetés comme des kleenex. Cette politique patronale est d’une grande violence, et plonge les salariés dans la peur.

Cette situation n’est pas une fatalité, comme le montrent nos collègues des EMS de Notre-Dame et Plantamour qui, soutenus par le syndicat Unia, se sont mis en grève contre l’externalisation annoncée de leurs tâches (lingerie, cafétéria, nettoyage) à la société Adalia. Cette décision entraînerait une forte baisse de salaires: dans la CCT de l’hôtellerie-restauration, le salaire minimum est fixé à 3417 francs, donc nettement inférieur aux 4029 francs de la classe 4. Le conseiller d’Etat Mauro Poggia est intervenu auprès des directions pour qu’elles gèlent la procédure d’externalisation, mais ces dernières sont passées outre. L’issue de ce bras de fer sera très importante pour le personnel du secteur!

Le 16 novembre, les syndicats convoquent une assemblée générale du personnel des EMS. Quels en sont les enjeux ?

Il s’agit d’abord de reprendre nos revendications liées à l’initiative 125. Accepté en 2007 par 60% des votants, ce texte demandait des moyens financiers suffisants pour les maisons de retraite, notamment dans le but d’augmenter les dotations en personnel. À l’époque, on calculait qu’il faudrait engager environ 600 personnes.

Depuis, la situation a empiré. Non seulement l’initiative n’a pas été mise en œuvre, mais les restrictions budgétaires ont entraîné de nouvelles coupes! Sur trois ans, la subvention cantonale aux EMS a été réduite de 5%. Dans notre établissement, cela représente un poste d’aide-soignant à 80% pour une unité de soins. Conséquence: aujourd’hui, la situation de sous-effectif est criante. À Vessy, on compte une infirmière la nuit pour cent-dix résidents; le matin, dans une unité de soins, huit aides-soignantes doivent s’occuper de quarante-six résidents !

Le Conseil d’Etat va clairement à l’encontre de l’initiative 125. Nous demandons donc que le gouvernement respecte la décision populaire et assure une prise en charge adéquate des personnes en EMS – ce qui veut dire engager du personnel. Pour faire pression dans ce sens, il est nécessaire d’organiser des mobilisations unitaires.

L’autre revendication importante est la disparition de la classe 4. L’assemblée du 16 novembre sera aussi l’occasion de prendre le pouls du personnel et de voir si d’autres revendications émergent.

Assemblée générale du secteur EMS

Jeudi 16 novembre, 20 h

UOG – Place des Grottes 3 – Genève


Regroupant des informations et des témoignages, notre brochure de 2015 «Alerte dans les EMS» est toujours d'actualité…

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