Les filières de l’inégalité

photo Mark Bonica flickr

de: Interview Guy Zurkinden

Les systèmes scolaires qui séparent les élèves en filières dès le secondaire I renforcent les inégalités d’apprentissage, indique une étude récente. Interview.

Les professeurs Georges Felouzis et Samuel Charmillot, du Groupe genevois d’analyse des politiques éducatives (CGAPE), ont comparé les données des analyses PISA consacrées à la Suisse en 2003 et 2012 (Les inégalités scolaires en Suisse. Social Change in Switzerland No 8, avril 2017). Conclusion: l’organisation de la scolarité en filières augmente les inégalités, tout en étant peu performante. Questions à Georges Felouzis, professeur de sociologie des politiques éducatives à l’Université de Genève.

Votre étude s’intéresse avant tout aux inégalités scolaires. Pourquoi?

Georges Felouzis – Les inégalités sociales d’éducation mesurent le lien entre la position sociale, les inégalités sociales et la réussite scolaire. On compare des groupes sociaux plutôt que des individus.
Cette approche est déterminante pour comprendre les systèmes éducatifs. Car dans notre société, il est indispensable d’acquérir un minimum de compétences pour exercer ses prérogatives de citoyen. Si trop d’élèves n’atteignent pas ce niveau minimal, cela peut poser de graves problèmes.
Nous avons essayé ici de questionner les disparités entre élèves en comparant les cantons. Nous nous sommes basés pour cela sur les données du volet de l’étude PISA réalisée spécifiquement sur la Suisse, qui offre un panorama de treize cantons.

Quel est votre constat?

Il est double. D’abord, l’ampleur des inégalités sociales d’éducation peut beaucoup varier selon les cantons. Ensuite, la forme que prend l’organisation de la scolarité a une influence décisive sur l’ampleur des inégalités d’apprentissage. Nous avons analysé pour chaque canton le lien entre les différences de compétences acquises à la fin du secondaire I et les inégalités socioéconomiques. Conclusion: les cantons présentant des systèmes d’enseignement segmentés – dans lesquels les élèves sont scolarisés dans des filières différentes selon leur niveau scolaire – sont les plus inégalitaires. Au contraire, les quelques cantons ayant opté pour un système intégré – qui scolarisent les élèves dans des mêmes classes quel que soit leur niveau – ou un système «mixte», les inégalités d’apprentissage sont nettement moins prononcées.

Comment l’expliquer?

Par un phénomène de «ségrégation sociale» – non pas basé sur des lois, mais sur un état de fait. Quand on sépare des élèves du secondaire I dans une filière différenciée selon la réussite scolaire, on les sépare aussi en fonction de leur milieu social. Car le lien entre milieu social et réussite scolaire est loin d’être négligeable. En prenant les «meilleurs», on prend aussi souvent ceux qui viennent des milieux sociaux les plus favorisés. À cette séparation selon le niveau économique s’ajoute aussi, souvent, une séparation calquée sur l’origine migratoire.
Si vous séparez, à la fin de la primaire, les élèves dans des filières hiérarchisées et étanches, vous allez renforcer les différences d’apprentissage. Car la tendance sera de donner plus d’éducation aux élèves plus favorisés en sélectionnant les professeurs les plus expérimentés, etc.
Il faut être attentif à un tel phénomène, car il peut contribuer à renforcer les inégalités sociales. Alors que la vocation des systèmes éducatifs devrait être de donner leur chance à tous.

Vous notez dans votre étude que «les apprentissages performants se marient mal avec des systèmes inégalitaires». Pourquoi?

On le voit en Suisse comme dans les comparaisons internationales: contrairement à une idée reçue, les systèmes éducatifs les plus sélectifs ne sont pas les plus efficaces en termes d’acquisition de connaissances par les élèves. De nombreux systèmes comportant peu d’inégalités sont très efficaces. C’est une réalité importante, notamment pour l’enseignement obligatoire, dans lequel chacun doit pouvoir acquérir un socle minimal de connaissances de base.

Faudrait-il abolir les filières étanches pour combattre les inégalités scolaires?

Dans de nombreux cantons, l’orientation des élèves dans des filières fortement hiérarchisées et presque étanches intervient aujourd’hui très tôt. Cela peut avoir des avantages pour les enseignants, voire pour certains élèves, mais cela fige aussi les résultats des enfants dès l’âge de 10-11 ans, alors qu’on sait que ceux-ci peuvent évoluer de manière très diverse. Pour limiter les inégalités scolaires, il faudrait mettre sur pied des systèmes plus souples, prenant mieux en compte les évolutions réelles des élèves. Dans les cantons qui ont mis sur pied un système intégré, combinant classes hétérogènes et groupes de niveaux, la différenciation est moins définitive. Ce système crée une souplesse et une plus grande possibilité pour l’enseignant de prendre en compte la progression des élèves.
Pour limiter les inégalités scolaires et être plus à l’écoute des élèves, il faudrait donc favoriser des systèmes plus ouverts. Pour qu’à la fin de l’école primaire, tout ne soit pas déjà joué.

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