Au cœur du bloc, la souffrance

de: Beatriz Rosende, secrétaire centrale

Le documentaire «Burning out» est sorti le 30 août sur les écrans romands. Tourné dans le bloc opératoire d’un grand hôpital parisien, il  lme un personnel au bord de la rupture.

De plus en plus de travailleurs et travailleuses déclarent souffrir de burn-out – en français, du syndrome d’épuisement professionnel. Plusieurs enquêtes constatent que cette forme de souffrance au travail touche plus particulièrement les secteurs de la santé, du social et l’enseignement. Burning out, un excellent film documentaire, sort sur les écrans romands ces prochains jours. À voir, pour réfléchir et réagir.

À flux tendu
Pendant deux ans, le réalisateur belge Jérôme Le Maire a suivi les membres de l’unité chirurgicale dans l’un des plus grands hôpitaux de Paris. Ce bloc opératoire fonctionne à flux tendu: 14 salles en ligne ayant pour objectif de pratiquer chacune huit à dix interventions par jour. Le personnel médical et paramédical courbe l’échine. Chirurgien-ne-s, anesthésistes, infirmiers/-ères et aides soignant-e-s, mais aussi cadres, gestionnaires et directeurs sont pris dans une course effrénée.

L’hôpital-entreprise
Certes le travail au bloc est particulier et suppose une dose de stress car on s’y confronte à la souffrance dans l’urgence. Cependant, cette plongée au cœur de l’hôpital prend une dimension plus universelle: à chaque projection, travailleurs et travailleuses d’autres secteurs, d’autres régions se reconnaissent dans les personnages du bloc opératoire. «Je rencontre des gens qui me disent qu’il se passe exactement la même chose dans la société dans laquelle ils travaillent, qu’ils connaissent les mêmes difficultés dans leur propre vie. Malheureusement, il semble bien que la situation de cet hôpital français soit plus la norme que l’exception. Notre monde transforme les hôpitaux en entreprises et les patients en produits», souligne le réalisateur.

Miroir de la société
Efficience, productivité, performance deviennent les maîtres mots. Les gens tombent malades en travaillant: souvent, on nous explique que ce sont nos comportements individuels qui entraînent de telles maladies. Alimentation déséquilibrée, sédentarisme et différentes addictions (café, tabac, alcool) suffiraient à produire ces souffrances. Le film de Jérôme Le Maire montre autre chose: aujourd’hui, tous les salariés peuvent être touchés, indépendamment de leur mode de vie. La pression des directions et des investisseurs pour maintenir la rentabilité par le biais de réductions et de réorganisations du personnel, ainsi que l’exigence du nombre de prestations s’inscrivent dans un contexte sociétal où les risques psychosociaux sont en nette augmentation. Dans un tel contexte, l’hôpital devient un miroir de notre société dans lequel se croisent des hommes et des femmes qui, habité-e-s par la force de leur vocation, résistent et s’épuisent pour tenter de préserver le sens de leur métier.

La genèse
À la base de ce projet, le livre Global burn-out de Pascal Chabot. La thèse de cet essai philosophique est que le burn-out est une pathologie de civilisation et qu’il serait un trouble miroir de notre société. Pour plonger dans cette problématique, le réalisateur du film a
consulté de nombreuses personnes en ayant souffert, des psychiatres, des instituts spécialisés; il a suivi des cours de management dans d’illustres écoles d’ingénieurs de gestion, puis d’autres sur les maladies liées à l’organisation du travail. Avant de rencontrer Marie-Christine Becq, anesthésiste à l’hôpital Saint-Louis, préoccupée par le malaise croissant au sein de son équipe et à la recherche de solutions pour contrer ces souffrances. De rencontre en rencontre et après avoir passé plusieurs mois dans les blocs opératoires, la décision de tourner l’entièreté du film au bloc de l’hôpital Saint-Louis s’impose.
Le bloc opératoire est comme une microsociété: avec sa complexité, ses castes, et son système d’organisation du travail. Pas d’interviews, ni de mise en scène sophistiquée. Pas de gens non plus qui racontent face caméra leur expérience passée: le réalisateur va suivre le travail du bloc au présent.


«Le burn-out est la maladie du lien»

Jérôme Le Maire a tourné son film seul, caméra à l’épaule: «Je me suis aussi rapidement décidé à tourner ce film seul. D’une part pour des raisons très pragmatiques de budget, car je comptais filmer deux ou trois jours par semaine pendant une longue période. Assez longue en tout cas pour voir une évolution dans la situation. Je voulais aussi prendre le moins de place possible dans des lieux où il est délicat de tourner (les salles d’opérations). Mais enfin et surtout je voulais pouvoir faire partie intégrante de l’équipe du bloc opératoire, et rester dans l’intimité de la relation que j’avais créée et que j’entretenais avec les différents personnages du récit.»

On suit ce récit cinématographique entre découragement et espoir. Découragement de constater que les audits de service – dans lesquels nous mettons souvent tellement d’espoir – ne servent qu’à justifier les décisions des directions. Espoir de constater que des réactions collectives, même modestes, peuvent redonner un sens à ce quotidien qui nous apparaît si hostile. Dans Burning out, l’idée d’ouvrir une boite à idée, en fait une simple boîte à chaussures, symbolise le passage à l’action. Pour le réalisateur «c’est le moment où les personnes réinvestissent et se réapproprient leur lieu de travail, le moment où ils reprennent contact les uns avec les autres. Car le burn-out est avant tout la maladie du lien, ne l’oublions pas, et les plus puissants antidotes sont des liens nouveaux, plus démocratiques et plus respectueux».

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