L'expérience de la grève féministe de l'Etat espagnol

Interview de Isabel Cadenas et Patricia Aranguren, militantes de la Coordination de Madrid pour la grève féministe du 8 mars 2018 - Interview Guy Zurkinden

Isabel Cadenas et Patricia Aranguren, militantes de la Coordination du 8 mars à Madrid, ont présenté, lors de la conférence fédérative des femmes du SSP, la formidable grève féministe qui a secoué l’Espagne le 8 mars dernier.

Comment l’idée d’une grève nationale a-t-elle surgi en Espagne?

Isabel Cadenas – En 2017, un appel féministe à une grève internationale a été lancé. Cela nous a inspiré l’idée de faire une grève de 24 heures, le 8 mars 2017. Comme nous n’avions que deux mois pour la préparer, nous avons opté pour un débrayage national de 30 minutes.

Le mouvement a pris une ampleur qui nous a totalement débordées. Cela nous a convaincues que nous avions les moyens d’organiser une grève féministe en 2018. Nous avons donc décidé de nous rencontrer le 8 de chaque mois pour la préparer. Les assemblées sont allées en s’élargissant, réunissant des centaines de femmes.

Le 17 juin 2017, nous avons organisé une large assemblée pour penser la grève. Nous ne savions pas si cela allait marcher, mais étions persuadées que nous faisions quelque chose de nouveau. Nous n’avions rien à perdre, tout à gagner. L’idée a pris, et la société toute entière qui s’est emparée de la grève. Tellement de choses se sont passées ce 8 mars, que nous ne savons pas tout ce qui a eu lieu. C’était très émouvant.

Patricia Aranguren – Nous avons élaboré un Manifeste de 21 pages, qui explique nos raisons de faire la grève, nos critiques des différents types de violences qui s’exercent contre les femmes, nos propositions et objectifs. Ce Manifeste donnait aussi des outils sur comment faire la grève dans les principaux secteurs que nous avions définis – la grève des soins, la grève sur les lieux de travail, la grève des étudiants et la grève de la consommation.

La crise économique a-t-elle joué un rôle ?

Patricia – En Espagne, les femmes ont été touchées de plein fouet par la crise. Ce contexte a influencé le mouvement féministe, nous amenant à parler de plus en plus de la précarité et à mettre en cause le système de production capitaliste dans son ensemble.

Beaucoup de collectifs féministes réunissent des salariées, souvent immigrées, actives dans des secteurs très précaires et où les femmes sont surreprésentées – nettoyeuses dans des hôtels, employées domestiques, etc. Cela alimente une transversalité entre précarité et féminisme.

Comment la grève a-t-elle été suivie sur les lieux de travail ?

Isabel –Entre 5 et 6 millions de femmes ont fait grève ou débrayé. Les syndicats majoritaires appelaient à 2 heures de débrayage, alors que les minoritaires ont mobilisé pour 24 heures. Le 7 mars, nous avons compris que la grève était gagnée: même le gouvernement a dû commencer à en parler sérieusement. Le jour précédent, un sondage avait révélé que les 82% de la population espagnole pensaient qu’il y avait des raisons pour une grève des femmes.

Patricia– Faire grève sur les lieux de travail engendre de la peur. Nous avons donc écrit des textes pour expliquer le droit de grève, que faire en cas de service minimum, etc. Des comités et des assemblées ont organisé la grève. Souvent, les femmes ne sont simplement pas allées travailler ce jour-là. Il y a aussi eu des endroits où les hommes ont partagé leur salaire du jour avec les femmes en grève, par solidarité.

Comment s’est déroulée la grève du care ?

Isabel – Le mouvement qui a touché les soins gratuits assumés par les femmes a été le volet le plus créatif, le plus révolutionnaire de cette mobilisation. Les femmes n’ont pas seulement fait grève face à un patron, mais aussi face à un mari, un frère, un père. Cette « grève sociale », nous l’avons menée aussi pour que les hommes comprennent les raisons de notre mobilisation – ce que signifie d’avoir son enfant malade le matin et devoir décider si on arrive en retard au travail ou si on l’amène à l’hôpital, etc.

Totalement autoorganisée – dans les quartiers, les écoles, les crèches –, la grève des soins a été largement suivie. Elle a pris des formes multiples. Les employées domestiques, qui ne pouvaient pas faire grève, ont mis un tablier à la fenêtre et porté un brassard.

Ce 8 mars, les soins à l’autre ont été au centre de tous les débats: leur prise en charge a été discutée dans des milliers de familles, a fait l’objet de centaines de groupes WhatsApp. Un vrai rêve féministe s’est réalisé ! À Madrid, des hommes ont créé, de leur propre initiative, des « points de soins », où des bénévoles prenaient soin des femmes, des enfants, des personnes âgées, etc.

Patricia – Pour préparer ce volet de la grève, nous avons eu de nombreux débats sur l’articulation entre travail reproductif et non-reproductif dans la société capitaliste. Nous avons parlé des enfants, des personnes âgées, malades, mais aussi de comment une jeune femme doit s’occuper de son copain quand il va mal – alors que, quand c’est elle qui ne va pas bien, ce sont ses amies qui doivent la soutenir.

Qu’est-ce que cette journée a changé dans la société ?

Isabel Cadenas –Dans la sphère publique, tout a changé. Le sexisme n’est plus accepté à la radio, dans les journaux, à la télévision. Si quelqu’un fait une remarque sexiste, il est tout de suite repris ou doit se corriger. Même chose dans l’espace public, où les remarques sexistes ont disparu. Ce sont de petits changements, mais qui montrent la force de notre mouvement. Plus personne n’ose se dire machiste en Espagne.

PatriciaAranguren– Beaucoup de femmes qui autrefois ne l’osaient pas, ou ne connaissaient pas la signification de ce terme, se disent aujourd’hui féministes. Ce mot ne fait plus peur. La mobilisation de millions de personnes a été une puissante légitimation pour le mouvement féministe.

Grâce à la grève du 8 mars, la critique du mode de production capitaliste s’est aussi un peu normalisée dans la société espagnole. C’est une de nos forces: nous avons réussi à faire une grève massive, tout en maintenant nos principes anticapitaliste. Car pour nous, les organisatrices du mouvement, le féminisme est intrinsèquement lié à l’anticapitalisme: la différence sociale entre homme et femme n’est pas naturelle: elle est le fruit d’un système d’exploitation. La critique du patriarcat est donc indissociable de la critique du capitalisme.

Et la suite ?

Isabel – Il y aura à nouveau une grève des femmes en 2019. L’enjeu c’est que celle-ci remette, à nouveau, tout en question. Pour l’année prochaine, nous avons décidé de renforcer deux axes d’intervention: celui des soins gratuits prodigués par les femmes et de la consommation; et celui de la désobéissance civile. Pour nous, cette dernière est le meilleur garant contre la cooptation – par le pouvoir, les partis politiques ou les syndicats.

Comment expliquer la force de la grève du 8 mars 2018 en Espagne ?

Isabel Cadenas – Le mouvement féministe a des racines profondes. Ces dernières années, il a été renforcé par de puissantes mobilisations. En 2013-2014, le ministre de la Justice a essayé d’imposer une loi restreignant fortement le droit à l’avortement. La mobilisation des femmes a été si forte que le ministre a dû démissionner – une première dans l’histoire du pays.

En 2016, une femme a porté plainte après avoir été victime d’un viol collectif à Pampelune. Le procès a eu lieu en novembre 2017. Or l’instruction s’est faite en grande partie à charge de la victime, plutôt que contre les agresseurs. Cette affaire a dévoilé l’aspect patriarcal de la justice et soulevé une large indignation.

Le mouvement des Indignés, déclenché après la grave crise économique qui a touché la population espagnole dès 2007-2008, s’est organisé dès le 15 mai 2011 sous la forme d’assemblées ouvertes, avec une grande attention donnée à l’égalité, aux processus de débat de décision, à la participation de toutes et tous, etc. Autant de principes inspirés par le mouvement féministe qui, en retour, a été renforcé par le mouvement des Indignés: depuis le 15 Mai, militer est une activité normale pour un nombre croissant de personnes.

Patricia Aranguren – Une des forces du mouvement féministe est son autonomie – par rapport aux partis politiques, aux syndicats, aux institutions. Les coordinations du 8 Mars regroupent des militantes de divers horizons. Mais toutes laissent leur drapeau à l’entrée de la salle. Et les décisions prises en assemblée sont plus fortes que les mandats politiques ou autres. Autre point fort: qu’ils se trouvent dans les universités, les quartiers, sur les lieux de travail, etc., les collectifs féministes sont actifs toute l’année et se mobilisent autour de dates importantes: le 25 novembre, journée de lutte contre la violence, le 28 septembre, pour le droit à l’avortement, le 8 mars, etc.

Isabel – Le contexte international a aussi joué un rôle. Le mouvement Me tooest un signe de la force du mouvement féministe: ce dernier est devenu si incontournable qu’il s’est enraciné à Hollywood, contribuant en retour à populariser le féminisme en posant la question des violences sexuelles.

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