Contre l'Uni-entreprise

(photo Eric Roset)

La logique néolibérale à l’œuvre dans l’enseignement supérieur n’est pas une fatalité, explique Antoine Chollet, chercheur à l'Université de Lausanne et membre du groupe Hautes Ecoles du SSP Vaud.

Cet automne, l’université de Fribourg a décidé d’augmenter le montant des taxes payées par les étudiants, mais aussi les chercheurs. Les écoles polytechniques fédérales vont dans le même sens. Ces décisions s’inscrivent dans une tendance générale. Quelles en sont les raisons?

Antoine Chollet – L’augmentation des taxes universitaires n’est pas la conséquence d’un problème financier – si on prend l’exemple du canton de Fribourg, ce dernier dispose d’une confortable fortune. La véritable raison de ces hausses, c’est le processus de privatisation des études en cours. Les études sont envisagées comme un investissement individuel réalisé par chaque étudiant, qui pourra ensuite monétiser son diplôme et ses connaissances sur le marché du travail. C’est l’aboutissement de la logique néolibérale appliquée à l’enseignement supérieur.

Dans cette logique, chacun est poussé à se considérer comme une petite entreprise. Cela s’applique aux étudiants, mais aussi aux chercheurs, à qui on demande d’individualiser et de privatiser leurs travaux, notamment en faisant leur publicité personnelle sur Facebook, Twitter, etc.

On se trouve aux antipodes d’une logique de service public et de démocratisation des études.

Le fonctionnement des universités est-il aussi calqué sur celui des entreprises?

En Europe, aux Etats-Unis ou en Suisse, l’université est aujourd’hui une combinaison de féodalisme et de néolibéralisme. D’un côté, on a un système extrêmement paternaliste, avec en haut de la hiérarchie des professeurs qui cumulent privilèges et pouvoir. De l’autre, une gestion de plus en plus bureaucratisée se développe sur le modèle entrepreneurial.

Aujourd’hui, les inconvénients des deux modèles s’additionnent: les protections qui existaient pour une partie des chercheurs ont sauté, mais une grande partie de leurs heures de travail ne sont toujours pas payées et ils ne disposent pas d’une vraie formation continue – ce qui est normalement le cas dans une entreprise.

Quel est l’impact de ce modèle sur le personnel de recherche et d’enseignement?

La proportion d’enseignants et de chercheurs disposant d’un statut stable est de plus en plus réduite, alors que celle des précaires augmente en flèche. Cette tendance touche notamment les chargés de cours – qui travaillent souvent à 100% pour l’université mais sont payés au lance-pierres –, mais aussi des chercheurs très avancés qui, dix à quinze ans après l’obtention de leur doctorat, cumulent des postes à durée limitée, sans aucune perspective de stabilisation.
Nombre de doctorants deviennent ainsi des espèces d’intermittents de la recherche, alternant périodes de travail et de chômage. Certaines universités profitent même du travail de chercheurs payés par l’assurance chômage, qui sont chargés de lancer des projets – en espérant qu’ils obtiennent un financement! Pris dans une véritable course au financement, les chercheurs sont poussés à multiplier les publications. Cela tire la qualité des publications vers le bas et favorise des travaux conformistes. L’université perd ainsi, peu à peu, toute fonction critique.

Qu’en est-il de l’influence du privé sur le contenu des études?

Dans les HES, une grande partie des recherches se fait pour le privé ou est financée par le privé. Même topo pour les écoles polytechniques fédérales. Dans les universités, c’est moins fréquent, mais les chaires financées par des entreprises privées se développent. Avec des investisseurs qui veulent avoir une influence sur le type de recherches ou les professeurs qui les mèneront. L’influence du privé sur l’enseignement supérieur ne se résume cependant pas à la question de son financement. Des universités comme celle de Lausanne, dont l’essentiel des budgets proviennent de la Confédération et des cantons, sont de plus en plus soumises à une logique néolibérale. Et le Fonds national suisse contribue aussi à orienter les recherches dans l’intérêt de l’économie.

Comment résister à cette évolution?

La logique néolibérale à l’œuvre dans l’enseignement supérieur n’est pas une fatalité. Des lieux de résistance existent, d’autres doivent être créés. Un des objectifs de l’atelier qui sera organisé dans le cadre de la Conférence fédérative des enseignants du SSP sera d’ailleurs de collectiviser et de coordonner ces contre-feux. La mobilisation du 24 mars peut être une échéance importante dans ce processus.

La bataille pour une université démocratique passe par un certain nombre de revendications: la nécessité de disposer de suffisamment de temps pour la recherche et l’enseignement; le renforcement de la démocratie interne à l’université; la limitation des rapports de hiérarchie et d’assujettissement; la salarisation et la stabilisation des chercheurs; la revalorisation des plus bas revenus; une reconnaissance de la variété des disciplines et des méthodes de recherche; la lutte contre le conformisme; le rappel enfin de la dimension collective de la recherche, qui inclut aussi le personnel administratif et les étudiants.


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