Un service public à renforcer: Non à No Billag!

(photo Alan Levine, flickr.com)

Christian Ciocca, producteur et animateur sur RTS Espace 2, milite pour un NON à No Billag. Tout en appelant de ses vœux un débat large, et critique, sur l'évolution de la radio-télévision publique. Entretien.

Quel est l’objectif des partisans de No Billag ?

Christian Ciocca – Ce n’est pas une exagération: la réécriture de l’article 93 de la Constitution exigée par les initiants entraînerait le démantèlement total du service public audiovisuel.

Les membres du comité d’initiative No Billag, issus des jeunesses UDC et PLR, défendent une vision du monde ultralibérale, voire libertarienne, prônant la destruction de l’Etat. De leur point de vue, les médias doivent être livrés aux lois du marché.

Parmi les partisans de l’initiative, on trouve aussi une majorité d’élus UDC, un parti dont les dirigeants dénoncent, depuis des années, la SSR comme un repaire de « gauchistes ».

Ces milieux professent une hostilité radicale face à toute idée progressiste. Leurs attaques rappellent d’ailleurs le climat de suspicion généralisé envers les idées « gauchistes » qui prévalait durant la Guerre froide et avait abouti au scandale des fiches.

Comment expliquer l’impact de leur campagne ?

Les No Billag utilisent un argument qui fait mouche: le coût de la redevance – 365 francs par an dès 2019 – serait hors de portée pour une partie importante de la population. Ils surfent ainsi sur la frustration d’une grande partie des citoyens, qui a de la peine à joindre les deux bouts, qu’ils opposent à une élite à laquelle ils assimilent les journalistes. Ce terrain populiste est labouré depuis des années par l’UDC.

En toile de fond, on a aussi un monde des médias en plein bouleversement…

Une guerre pour le contrôle de l’information et du divertissement – et des recettes publicitaires qui leur sont liées – est en cours. Elle est menée par des groupes multinationaux – Google, Facebook, Youtube, Netflix, etc – qui étendent aussi leur emprise sur le marché publicitaire suisse, petit mais plein de ressources.

Pour les contrer, la SSR, Ringier et Swisscom ont créé une régie publicitaire commune, nommée Admeira. Cette alliance est dénoncée par les grands groupes d’édition privés en Suisse, qui avancent leurs pions. Tamedia a acquis en décembre le groupe de publicité Goldbach – spécialisé dans les publicités pour l’audiovisuel. Son objectif: mettre la main sur une partie des recettes publicitaires engrangées avec le sponsoring par la régie publique – près de 361 millions de francs par année.

Des chaînes privées allemandes, françaises ont aussi développé des publicités « suisses » et aimeraient augmenter leurs parts de marché.

La concurrence pour le marché des annonces fait rage. Dans ce cadre, différents acteurs privés ont un intérêt à l’affaiblissement de la SSR. Sans oublier Christoph Blocher, désireux d’étendre son empire médiatique. Et contre le journalisme de qualité, la tentation de l’information divertissante introduite par les titres gratuits peut devenir dominante.

Ces bouleversements n’imposent-t-il pas une redéfinition du service public audiovisuel?

Il est essentiel de voter NON à No Billag. Car sans financement public, la radio et la télévision publiques sont vouées à disparaître.

Mais il faut aller plus loin et mener un vrai débat sur le rôle du service public.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde en bouleversement, soumis à une vague ultralibérale destructrice. Cela implique un travail de décryptage qui aille au-delà de l’actualité, par l’investigation. La radio-télévision publique joue-t-elle ce rôle ?

Certaines émissions et productions le font avec un professionnalisme et une mémoire médiatique, des savoirs-faire. Mais il faut reconnaître que la RTS cède souvent au mainstream, à l’héroïsation de figures individuelles – le sportif d’élite, le capitaine d’industrie, etc. Elle contribue ainsi à diffuser une vision entrepreneuriale de la société, les célébrités, en prenant le risque de négliger d’autres acteurs: ceux qui mènent des luttes sociales, sont porteurs d’alternatives, etc.

Il faudrait aussi interroger une certaine complaisance face au pouvoir – y compris à l’interne: pensons à Raymond Loretan, président du conseil d’administration de la SSR à mi-temps jusqu’en 2015, qui siégeait en parallèle à la tête du groupe de cliniques privées Genolier (aujourd’hui Swiss Medical Network). Qui a enquêté, au sein de la régie publique, sur les conflits d’intérêts liés à cette double casquette ?

À mon sens, l’enjeu est de restaurer un service public de la pensée, attaché aux doutes rationnels, à la remise en cause légitime des pouvoirs économico-politiques, ceux-là mêmes qui ont décidé de changer la face du monde en le désinformant souvent – et en investissant dans le multimédia.

La crise des médias exige l’extension du service public audiovisuel plutôt que sa réduction ou sa marchandisation. Mais cela implique un vrai débat – que la gauche, les syndicats et les forces progressistes doivent aussi se réapproprier. La culture comme bien symbolique fait ou défait une société selon qui en use.

RTS, le temps de l’austérité

photo Pymouss - Wikimedia Commons)

Dans quel contexte historique la SSR a-t-elle émergé ?

Christian Ciocca – La Société suisse de radiodiffusion (SSR) a été fondée en 1931. Elle a été pensée comme un correctif aux intérêts divergents des premiers studios radiophoniques privés. Ceux-ci n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur la place à accorder à la publicité.

Le modèle suivi a été celui de la BBC, née avec une redevance en 1923. La mise sur pied des émetteurs radiophoniques, puis télévisuels, a joué un rôle décisif dans la construction de l’identité nationale. Dépassant des intérêts parfois régionalistes, ce médium a permis progressivement de faire découvrir et de cimenter les différentes réalités cantonales.

Peu à peu, en fonction des besoins et avec l’appui du public et des politiques, la SSR est devenue cette grande entreprise – dix-sept chaînes de radio, sept télévisions, de nombreuses applications internet – qui emploie aujourd’hui plus de 6000 salariés.

Cet instrument qui dépasse, par volonté politique, les intérêts particuliers, est aujourd’hui menacé, ce qui en dit long sur l’état de notre société.

La SSR subit-elle aussi le climat d’austérité qui frappe l’ensemble du service public ?

Depuis quelques années, les enveloppes financières sont bloquées. L’entreprise ne peut vraiment plus développer ses programmes. Fin 2015, la direction a prononcé 250 suppressions de postes – dont de nombreux licenciements – en raison d’une légère baisse de la redevance, suite à un arrêt du Tribunal fédéral. Les employés et le syndicat avaient pourtant établi 144 propositions d’économies alternatives. Mais nos dirigeants ont préféré tailler dans l’emploi, parfois de manière très violente comme au Tessin.

Cela préfigure sans doute les pressions et restructurations qui nous menacent au sein de la SSR. Car même si No Billag est rejetée, la baisse du montant de la redevance qui entrera en vigueur le 1er janvier prochain entraînera de nouvelles économies, et probablement des dizaines de suppressions d’emplois, en imposant un modèle de « swisscomisation » privé/public peu propice au bien commun.

Et en plus, ces dernières années, la charge de travail a déjà fortement augmenté. Comment développer la qualité du service public dans ces conditions ?

Pour le personnel, la situation est d’autant plus difficile que la menace de No Billag plane sur nos têtes, telle une épée de Damoclès.