«Une initiative à la fois sexiste et raciste»

photo lesfoulardsviolets.org

Pour Meriam Mastour, membre de la Grève féministe genevoise et du collectif des Foulards violets, l’initiative «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage» est une opération de la droite radicale. Explications.

Pourquoi refusez-vous l’initiative «contre la burqa»?

Meriam Mastour – Cette initiative est inutile, en plus d’être sexiste et raciste.

Elle est inutile, car si tant est que des femmes aient été contraintes de porter ce vêtement, une norme pénale existe déjà pour les protéger. Il est aussi déjà possible de demander à quelqu’un de se découvrir le visage pour des démarches administratives.

Quant à la question de la sécurité, elle ne concerne, selon nos parlementaires, que les hooligans. Or sur ce point, des règle- ments cantonaux interdisent déjà de se masquer le visage pendant certaines manifestations.

Cette initiative est donc un prétexte pour établir une politique sexiste et islamophobe. Pour preuve, seules vingt à trente femmes porteraient une burqa en Suisse, selon une étude lucernoise. De plus, avec le recul qu’on a sur l’interdiction de la burqa en France, on sait que l’interdit crée une mode et que, si l’initiative passe, il y aura finalement probablement plus de femmes qui porteront ce vêtement.

Les défenseurs de l’initiative «anti-burqa» invoquent la «dignité des femmes» pour justifier leur démarche...

Cette initiative est loin de défendre les droits des femmes.

Elle dénie aux femmes musulmanes la capacité de faire des choix par elles- mêmes: on part du préjugé qu’elles ont été contraintes par des hommes. On les réduit ainsi à un statut d’objet, incapable d’autodétermination, et non de sujet de leur destin. C’est un déni de démocratie. C’est à cause de cette vision que nous n’avons le droit de vote en Suisse que de- puis 50 ans!

De plus, l’initiative aura pour conséquence de criminaliser le choix du port d’un vêtement. On va faire intervenir la police, sous prétexte de «libérer les femmes». On ne protège pas une femme sous la contrainte!

Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas le choix d’une autre per- sonne que ce choix est invalide et qu’il faut l’interdire!

Dans les débats politiques et médiatiques, on fait toujours le lien entre femme musulmane et femme étrangère, alors que la réalité est autre. Avec les collectifs de Grève féministe, nous déplorons le fémonationalisme, ou l’instrumentalisation du féminisme à des fins clairement xénophobes.

Nous souhaitons des réponses féministes aux inégalités que nous subissons (en matière de salaires, de rentes, etc.), qui sont le fait des hommes suisses!

Le texte ne ferait donc pas progresser les droits des femmes musulmanes?

Les femmes musulmanes qui portent un foulard souhaitent pouvoir étudier, faire du sport, participer en politique et, sur- tout, travailler. En somme, être jugées sur leur compétences et non sur le tissu qui recouvre leurs cheveux. Si l’objectif est d’aider les femmes musulmanes, il reste beaucoup à faire – mais pas criminaliser un vêtement.

À gauche, certain-e-s invoquent le féminisme pour appeler à voter Oui...

Il est regrettable qu’une minorité se réclamant de la «gauche», souvent des hommes, légitime cette opération venant de la droite la plus radicale – ce qui aboutit à renforcer cette dernière. N’oublions pas que cette initiative est lancée par les mêmes qui étaient opposés au mariage pour tous, à l’avortement, au droit de vote des femmes, etc.

De plus, les femmes sont les premières victimes de l’islamophobie.

Les femmes musulmanes se trouvent en effet à l’intersection du sexisme et du racisme (islamophobie). Jusqu’à récemment, il était possible de se dire féministe tout en étant homophobe, transphobe, raciste, grossophobe, ou islamophobe. Aujourd’hui, les féministes suisses revendiquent un féminisme pour toutes. Le 30 janvier dernier, les collectifs de la Grève féministe ont signifié clairement leur intention de se battre contre l’islamophobie, comprise comme un enjeu féministe. Un féminisme qui n’inclut pas toutes les femmes, peu importe notre identité de genre, notre couleur de peau ou le vête- ment qu’on porte, ne peut être complet.

Quel est alors l’objectif des initiant-e-s?

Détourner l’attention des réels enjeux féministes, diaboliser les hommes arabo-musulmans, stigmatiser une communauté minorisée, contrôler le corps des femmes, asseoir un éternel paternalisme sur les femmes musulmanes, tenter de di- viser les féministes – ce qui ne fonctionne pas, les collectifs de la Grève des femmes l’ont dit très clairement.

Quel est l’antidote à ce type de campagne?

Je pense qu’il faut donner une continuité à la mobilisation massive en faveur des revendications de la Grève féministe du 14 juin. C’est en nous battant à la fois pour l’égalité, contre toutes les discriminations et le racisme que nous ferons progresser les droits de toutes.

Services Publics, no 2, 5 février 2021