Profiter de la misère du monde?

La moitié des céréales, 40% du sucre ainsi qu’un tiers du cacao et du café au niveau mondial sont négociés par des sociétés installées dans l’arc lémanique ou en Suisse centrale. Leur pouvoir de marché croissant ainsi que leur expansion dans la culture des matières premières agricoles ont des conséquences délétères dans les pays producteurs: salaires de misère, travail des enfants, accaparement de terres et même corruption.

Plutôt que de courtiser les négociants, jusqu’en Chine, la Suisse doit prendre des mesures contraignantes pour obliger ces sociétés à agir de manière responsable.

Au cours des dernières décennies, la Suisse est devenue la première place mondiale du négoce de matières premières agricoles. Sur les quelque 500 négociants domiciliés près du lac Léman ou de Zoug, environ 150 se sont spécialisés dans les produits agricoles ou en comptent dans leur portfolio. Si Glencore et Trafigura ont acquis une certaine notoriété dans le paysage helvétique, des sociétés comme ADM, Bunge, Cargill ou COFCO restent plus confidentielles. Ces géants du négoce agricole affichent pourtant des chiffres d’affaires presque aussi élevés. Leurs activités s’étendent désormais «du champ à l’assiette», et bon nombre d’entre eux ont même fait l’acquisition de terres arables. Ces sociétés se sont ainsi transformées en gestionnaires de chaînes de valeur mondialisées.

Leur pouvoir de marché et l’optimisation de leurs profits conduisent à des violations de droits humains dans les pays producteurs de matières premières comme le soja, le café, le coton ou le sucre. Les maisons de négoce déterminent en effet ce qui est produit, dans quelles conditions, et à quel prix, tandis que les personnes qui cultivent ces matières premières n’ont aucun moyen d’obtenir des conditions contractuelles équitables. Cette asymétrie de pouvoir a des conséquences dramatiques: travail forcé, travail des enfants, risques sanitaires liés à l’utilisation de pesticides, destruction des moyens d’existence par la déforestation ou l’accaparement de terres, pratiques fiscales agressives et même corruption. Des dizaines de cas mis en lumière par des médias ou des ONG concernent des négociants en matières premières agricoles domiciliés en Suisse.

Un récent rapport publié par Public Eye (Agricultural Commodity Traders in Switzerland – Benefitting from Misery?) analyse les activités de 16 des plus grands négociants agricoles au monde, qui ont installé leur siège ou un important département de négoce en Suisse. Les multinationales y profitent d’un environnement propice aux affaires, notamment en raison de l’absence de réglementation en matière de transparence et de protection des droits humains à l’étranger, ainsi que de la possibilité de conclure de discrets arrangements fiscaux. Ce dernier point est d’ailleurs évoqué dans un protocole d’accord (MoU) entre le Canton de Genève et le groupe COFCO – la plus grande compagnie agroalimentaire chinoise, contrôlée par l’Etat – dont Public Eye a obtenu copie. Le 13 mai 2017, à Pékin, le conseiller d’Etat Pierre Maudet a signé cet accord, assurant notamment à COFCO un soutien dans le dialogue avec les autorités fiscales. Le géant chinois a ainsi installé son principal centre mondial de négoce à Genève. Il est désormais le cinquième négociant agricole «suisse», avec un chiffre d’affaires de près de 40 milliards de francs.

L’implantation de puissants acteurs comme COFCO, dont l’opacité et les violations des droits humains devraient susciter l’inquiétude, ne souligne pas seulement l’importance de la place helvétique des matières premières. Elle montre aussi la nécessité de prendre des dispositions contraignantes en matière de transparence et d’inscrire dans la loi un devoir de diligence, comme le demande l’initiative pour des multinationales responsables.

Géraldine Viret, responsable médias, Public Eye

Carte blanche parue dans Services Publics n° 12, 5 juillet 2020