Effluves d’or sale à Mendrisio

Le raffineur helvétique Argor Heraeus a importé des tonnes d’or via une société colombienne accusée de blanchiment et financement de groupes armés. Une nouvelle affaire qui illustre la nécessité de l’initiative pour des multinationales responsables.

Blanchiment d’argent, enrichissement illégitime et association criminelle. Les accusations qui pèsent sur le fournisseur d’or colombien C.I.J. Gutiérrez sont graves. Si graves qu’elles ont amené l’Etat colombien à arrêter les dirigeants du premier exportateur d’or du pays, placer son siège sous administration judiciaire et séquestrer ses stocks d’or. Les autorités ont aussi annulé avec effet rétroactif les autorisations délivrées à quatre livraisons effectuées par C.I.J. Gutiérrez en 2016.

De Medellin à Mendrisio

Parmi ces livraisons, deux d’entre elles avaient pour destination la société Argor Heraeus, sise à Mendrisio, dans le canton du Tessin. Entre 2009 et 2018, cette raffinerie a acheté entre cinq et neuf tonnes d’or par an à C.I.J Gutiérrez, ont révélé ce mois l’ONG Action de Carême et le groupe de travail Suisse-Colombie (ask !).

Argor Heraeus fait partie du Groupe technologique allemand Heraeus, premier fournisseur mondial de métaux précieux, avec plus de 12000 employé-e-s dans 38 pays. Sur son site internet, la société indique qu’elle s’engage «pour opérer au sein d’une filière transparente et responsable», s’efforçant «de contribuer au développement économique des territoires où nous sommes actifs et de réduire au minimum notre impact environnemental».

Atteintes à l'environnement…

Une affirmation qui cadre assez mal avec les agissements reprochés à C.I.J Gutiérrez. Selon Action de Carême et ask!, le ministère public colombien reproche à la société d’avoir mis sur pied un réseau de fournisseurs bidons pour blanchir de l’or extrait et commercialisé illégalement, puis l’exporter. Dans ce but, l’entreprise aurait déclaré comme légal et provenant d’orpailleurs du minerai obtenu illicite- ment au moyen de machines de chantier. Une technique qui détruit forêts et cours d’eau, favorise l’érosion et envase les rivières. Tandis que le mercure utilisé pour extraire le métal précieux pollue cours d’eau et sols.

…et liens avec le narcotrafic

Ce n’est pas tout. Selon François Mercier, responsable Matières premières et droits humains pour Action de Carême, les pépites illégales sont aussi devenues l’une des principales sources de revenu pour les guérillas et groupes paramilitaires actifs en Colombie. Ces derniers rançonnent les petits producteurs ou leur rachètent le minerai, pour ensuite le revendre. Une source de revenu qui a l’avantage, contrairement à la cocaïne, de pouvoir être légalisée facilement.

«Comment les dirigeants d’Argor Heraeus peuvent-ils assurer qu’ils n’importent pas d’or illégal s’ils se procurent du minerai auprès d’un fournisseur douteux dont les directeurs sont derrière les barreaux?», s’interroge François Mercier. Contactée, l’entreprise a réagi en indiquant qu’elle «suit attentivement la situation» et «prendra les mesures appropriées» lorsque les conclusions de l’investigation en cours seront connues.

La Suisse, plaque tournante

L’activité des raffineries suisses représente 40% des capacités de fonte d’or mondiales. Dans un récent rapport sur la question, le Conseil fédéral reconnaît qu’«il ne peut être totalement exclu que de l’or produit en violation des droits de l’homme soit importé en Suisse». Il se refuse cependant à envisager

des mesures contraignantes vis-à-vis des entreprises du secteur. «D’une part, notre pays soutient la promotion de la paix en Colombie, d’autre part, il refuse d’intro- duire une obligation de diligence qui entraverait le financement de groupes armés», dénonce François Mercier.

Initaitive sur le balant

Cette nouvelle révélation sur les dessous louches du raffinage de l’or est tombée quelques jours avant le débat au Conseil des Etats sur l’initiative pour des multinationales responsables. Proposé par une coalition d’ONG, le texte veut contraindre les multinationales ayant un siège en Suisse à respecter les droits humains. Elle prévoit de les rendre responsables, en vertu du droit civil, des violations des droits humains ou des normes environnementales commises par leurs filiales à l’étranger. Un contre-projet légèrement édulcoré a été approuvé par le Conseil national. Le Conseil fédéral a proposé son propre texte sur la question, qui exclut tout mécanisme de responsabilité. Le Conseil des Etats tranchera sur le contre-projet le 26 septembre.

Paru dans Services Publics n° 15, 20 septembre 2019