Témoignages

photo Eric Roset

Bien décidées à se faire entendre, Nadia, infirmière à l'hôpital neuchâtelois, Joséphine, auxiliaire en santé à Fribourg et Chusa, infirmière à l’Imad à Genève, participeront à la semaine de mobilisation.

Nadia infirmière à l’hôpital neuchâtelois

« Les collègues sont scandalisé-e-s »

Au printemps dernier, presque tout-e-s les soignant-e-s du Réseau hospitalier neuchâtelois (RHNe), à part celles et ceux dont la santé est vulnérable, ont été volontaires pour intégrer les unités spéciales, aider aux soins intensifs, se former, réadapter le système pour faire face à la pandémie. Une belle solidarité s’est manifestée entre professionnel-le-s – ce qui a entraîné la reconnaissance de la population.

Du côté de notre employeur, cette reconnaissance ne s’est pas concrétisée. Alors qu’une entreprise comme Migros a accordé une prime de 500 francs à ses employé-e-s, l’hôpital neuchâtelois n’a rien annoncé jusqu’à présent. Quelle manière de motiver le personnel alors que la deuxième vague de virus est là !

Les collègues sont scandalisé-e-s. D’autant plus qu’un certain nombre d’entre eux-elles ont été contaminé-e-s par le virus, parfois avec des séquelles.

Le mécontentement est d’autant plus grand que notre profession est en souffrance.

Travailler dans les soins est pénible. Il faut porter, soulever les patient-e-s; il y a les changements d’horaires, le travail de nuit, le week-end. Imaginez faire cela durant 40 ans. Avant, nous avions des pics d’activité, puis des périodes plus creuses, durant lesquelles nous pouvions récupérer. Maintenant, le but des directions hospitalières est d’avoir des taux d’occupation très élevés – quitte à fermer des lits. Les cadences ont donc fortement augmenté, les exigences de flexibilité augmentent. À cela s’ajoute la problématique des vacances. En été, alors que les enfants ont deux mois de liberté, nous ne pouvons pas prendre plus de deux semaines de congé.

Derrière la poudre aux yeux du « progrès technologique », il y a aussi l’augmentation de la charge administrative liée à l’informatisation des dossiers. Extrêmement chronophage, celle-ci n’est souvent pas reconnue comme temps de travail.

Dans le canton de Neuchâtel, nous nous battons depuis des années pour que nos indemnités pour le travail du soir, de nuit et le week-end, soient prises en compte pour le calcul de notre avoir de prévoyance professionnelle. Ce n’est toujours pas le cas. Pour une majorité de femmes travaillant à temps partiel, cela se traduit par des rentes de retraite très basses.

Aujourd’hui, les employeurs, ensemble avec le groupe de cliniques privées Swiss Medical Network, attaquent la CCT santé 21. Avant le Covid, ils sont venus à la table de négociations en menaçant de dénoncer la convention. Depuis, ils semblent vouloir chercher une solution.

Récemment, le RHNe a externalisé une partie de son service de nettoyage (bureaux, vestiaires, etc.) pour faire des économies – sans s’assurer des conditions de travail et de salaire du nouveau prestataire !

Conséquence de ces régressions: sur le terrain, le feu sacré se perd. Les gens n’en peuvent plus. Assez vite, les jeunes soignant-e-s réalisent qu’il n’est plus possible de faire toute une carrière au chevet du malade. Ils-elles éprouvent l’envie de faire autre chose.

Je travaille depuis 1984 au sein de l’Hôpital neuchâtelois. J’ai toujours défendu ma profession et mes conditions de travail. Aujourd’hui, âgée de 59 ans, je continue à le faire, surtout pour la nouvelle génération.

Je participerai à la mobilisation nationale pour défendre le service de santé public. Il est indispensable de réévaluer les salaires et créer des postes pour défendre une profession magnifique et indispensable – mais que je vois peu à peu disparaître.


Joséphine Auxiliaire en santé à fribourg

« Nous n’avons que des devoirs »

Avec le Covid-19, le manque de personnel se faire encore plus sentir.

Lors du pic de mars et avril, la direction de notre EMS a décidé que nous travaillerions dans des équipes réduites, par étage, pour éviter les contaminations. Nous avons donc fait moins d’heures.

Le problème, c’est que la direction a comptabilisé cette réduction imposée du temps de travail comme des heures négatives. Et après le pic, elle nous a forcé-e-s à les rattraper. Conséquence: durant un mois, j’ai dû travailler six jours sur sept, et tous les week-ends. Des collègues se sont blessées en raison de l’excès de travail – il ne faut pas oublier que notre boulot est très physique. Pour moi et mes collègues à 100%, il n’était pas possible de rattraper toutes les heures négatives. Nombre d’entre nous avons dû renoncer à nos vacances.

Durant ma formation, j’ai appris l’importance d’entretenir un lien émotionnel avec le patient. Mais cela devient impossible, en raison du manque de personnel. Nous passons notre journée à courir dans tous les sens. Et on nous demande de garder un grand sourire, même quand nous sommes épuisées. Le stress est tel que nous n’avons pas le temps d’appliquer tous les soins nécessaires. De nombreux-euses salarié-e-s se blessent au bras, à l’épaule, à la main, etc. La plupart ont mal au dos.

On a l’impression que les résident-e-s sont des chiffres, pas des personnes. Que seuls comptent la vitesse et l’argent perçu par l’EMS, pas la qualité de la prise en charge. Le soir, nous devons coucher les pensionnaires au plus vite, sinon nous sommes convoqué-e-s au bureau. Parfois, nous n’avons même pas le temps de faire un soin de bouche. Traiter les patient-e-s ainsi, c’est de la maltraitance. Des collègues en ont pleuré.

Les protections face au Covid-19 manquent aussi. Encore aujourd’hui, nous n’avons droit qu’à un seul masque par jour. Lorsque je fais des horaires coupés, ce qui est souvent le cas, je range mon masque au vestiaire, puis remets le même quand je reprends le travail.

Nous subissons plein de petits abus. Il devient plus difficile de placer nos vacances; souvent, nous travaillons tous les week-ends; en cas de maladie, on nous impose un rendez-vous hebdomadaire avec l’infirmière cheffe de service. Lors du congé maladie d’une collègue, la direction de l’établissement a carrément appelé son médecin pour avoir des infos sur son état de santé.

Des collègues qui travaillent sans avoir subi de formation sont obligées à suivre une formation d’auxiliaires de soins. En soi, c’est une bonne chose. Mais la direction ne les aide pas – ni financièrement, ni par des décharges en temps. Conséquence: ces personnes travaillent à 100% et doivent suivre leur formation durant les jours de congé. Elles n’ont pas non plus les moyens de payer son coût – un peu plus de 2000 francs. Il ne faut pas oublier que nos salaires sont bas: pour un 100%, je touche un salaire net d’environ 3500 francs mensuels.

Nous n’avons que des devoirs, pas de droits. C’est pour cette raison que je me mobiliserai à la fin octobre. Pour plus de personnel, plus de respect pour les employé-e-s, pour de meilleurs salaires et une prise en charge digne des patient-e-s. Nous travaillons avec des personnes, pas des chiffres !

Les collègues sont fâché-e-s, mais ce n’est pas facile de les mobiliser. Certain-e-s ont peur pour leur emploi, d’autres veulent quitter notre établissement à cause des mauvaises conditions. Nous allons quand même essayer de bouger avec les motivé-e-s le 29 octobre, puis le 31 à Berne !



Chusa infirmière à l’Imad

« Question reconnaissance, c’est zéro »

À l’Institut genevois d’aide à domicile (Imad), nous dénonçons le manque de personnel depuis des années.

Durant la pandémie, la situation s’est encore corsée.

Lors du semi-confinement, les hôpitaux genevois ont vidé un maximum de lits pour faire face aux besoins. Des personnes ayant subi une opération pour une prothèse de hanche ont été renvoyées chez elles, sans même avoir suivi de réhabilitation. Elles tenaient tout juste debout. Nous avons dû les prendre en charge, organiser leur rééducation à domicile.

Tous nos congés et vacances ont été supprimés. Nous avons dû tout réorganiser, appliquer des décisions qui changeaient du jour au lendemain. Les moyens de protection manquaient: masques, gants, visières, tout était rationné. La situation s’est un peu améliorée par la suite.

Malgré le stress et la crainte quotidienne, nous nous sommes donné-e-s à fond, en nous entraidant beaucoup.

Et aujourd’hui ? Il est toujours plus difficile de prendre nos congés. Les collègues sont épuisé-e-s et énervé-e-s. On assiste à une augmentation des absences pour cause de maladie; les absent-e-s sont remplacé-e-s par des intérimaires qui manquent d’expérience.

Il faudrait plus de personnel. Mais les effectifs n’ont pas bougé depuis trois ans. Les plannings horaires prévoient plus de personnel le matin et le soir, là où le volume de prestations est le plus important. Cela oblige tout le monde à multiplier les horaires coupés et le travail du week-end. Tandis que les collègues à temps partiel doivent travailler tous les jours de la semaine, avec seulement des demi-jours de congé. Pas facile de concilier vie privée et professionnelle ou de se reposer, dans ces conditions.

Question reconnaissance, c’est zéro. À la fin du confinement, nous avons rappelé au Conseil d’Etat que les fonctions n’ont pas été réévaluées depuis plus de 20 ans, et exigé une prime Covid. L’exécutif a refusé. Puis il nous a « remercié » en proposant de baisser notre salaire ! À cela s’ajoutera encore l’augmentation de notre participation à la caisse de pension. Coût total de ces mesures: 800 millions de francs. C’est une manière de nous faire payer le déficit de l’Etat, alors que la deuxième vague de Covid a commencé !

Pour justifier ces baisses, le Conseil d’Etat nous dit qu’il faut être solidaire avec les personnes au chômage. Mais nous sommes solidaires tous les jours avec la population: nous n’avons jamais arrêté de travailler et cotiser à l’assurance chômage! Nous sommes déçu-e-s et énervé-e-s. Nous voulons que les choses changent, un vrai signe de reconnaissance.

C’est pour ces raisons que j’ai participé au débrayage de la fonction publique le 15 octobre, et que je me mobiliserai à nouveau le 29 octobre. Au cours de la même semaine, je participerai à la journée d’actions du secteur de la santé, le 27 octobre.

Pour moi, les principaux besoins sont: la création de postes dans tous les métiers et secteurs d’activité; une reconnaissance de l’ensemble des métiers, un renforcement du système de santé public; la revalorisation des ASSC, en cours de négociation car il est inadmissible qu’elles se trouvent encore en classe 10 ! À l’Imad, nous revendiquons aussi le maintien des assistantes administratives dans les pools de gestion.

Il est urgent que le Conseil d’Etat annule ses projets de coupes salariales.

Dans tous les métiers de la santé, il est temps de nous mobiliser plus. Les collègues ont souvent peur de venir au syndicat. Mais sans les organisations de salarié-e-s, rien ne changera.