Sur le terrain

photo Eric Roset

Trois infirmières/iers témoignent

Marco Infirmier anesthésiste dans un hôpital de l’Est vaudois

« sans repos suffisant, impossible de rester vigilant »

« Jusqu’à il y a deux semaines, le message était le suivant: « Tout va bien, on continue comme avant ». Puis, la semaine dernière, nous avons reçu cette information par téléphone: les salles du bloc opératoire devaient être fermées, nous devions désormais travailler aux soins intensifs pour nous occuper des patient-e-s atteint-e-s par le Covid-19.

Tous les horaires ont changé du jour au lendemain. Ils sont désormais faits au jour le jour. Les plannings ont explosé – tout comme l’organisation familiale.

Depuis, certain-e-s enchaînent les gardes, de jour comme de nuit. À la maison, nous pouvons être appelé-e-s à tout moment. Nous restons proches du téléphone, sur le qui-vive tout le temps. C’est un peu usant. Nous ne pouvons pas appeler ces périodes « jours de repos », ni même de piquet – car ils ne sont pas payés comme tels.

Les anesthésistes sont à disposition du service des soins intensifs, à 100%; ce sont désormais les chefs des soins intensifs qui font la gestion. Or les anesthésistes ne sont pas toutes et tous formés pour travailler en mode soins intensifs (SI). Les SI travaillent avec du matériel spécifique. Ils et elles ont suivi une spécialisation de plus de deux ans. Nous pouvons nous former, mais il faut du temps. Le faire dans l’urgence, c’est le stress. Les collègues des SI nous donnent les informations entre deux chambres, car souvent ils ont déjà la charge de plusieurs patient-e-s. Cela demande une grande concentration.

L’hôpital a recruté sur le tas du personnel qui n’a pas toujours travaillé aux soins intensifs, pour faire des gestes qui nécessitent une formation conséquente. La répartition des tâches avec ces renforts n’est pas claire, accentuant encore la charge de travail qui augmente chaque jour.

Nous avons l’habitude de prendre en charge des patient-e-s lourd-e-s, cela nous ne fait pas peur. En revanche, les restrictions sur les protections nous mettent une pression supplémentaire. Le matériel de protection est mal utilisé et insuffisant. Les gants sont limités, les blouses partagées entre les soignant-e-s et entre les patient-e-s, nous manquons de gel désinfectant. Nous ne nous attendions pas à une telle situation en Suisse !

Les premiers jours, on nous a dit : « Utilisez un masque par horaire. » Depuis quelques jours, nous sommes passés à deux masques. C’est une erreur de rationner ainsi les masques de protection. Cela nous met toutes et tous en danger de manipuler plusieurs fois le même masque – au même titre qu’aller manger avec son pantalon et ses chaussures contaminés! Quand je rentre chez moi, je désinfecte tout, de peur de contaminer mes proches.

Les directives changent régulièrement. Elles ne sont pas les mêmes d’un hôpital à l’autre. Nous avons l’impression d’une grande confusion et d’un manque d’anticipation. Cette situation nous fatigue mentalement et physiquement, et nous pousse à l’erreur.

À cela s’est ajoutée la décision du Conseil fédéral d’autoriser le travail au-delà des 50 heures légales. C’est inexplicable. Si on est fatigué, on fait des erreurs. Lorsque nous nous habillons pour un isolement, une fausse manipulation risque de nous contaminer et contaminer notre entourage. Sans repos suffisant, il est impossible de maintenir la vigilance nécessaire.

Un sentiment de «prise en otage» s’installe. Notre conscience professionnelle nous dit d’aller travailler. La reconnaissance de la population, tous les soirs, est belle. Nous aimerions aussi être reconnu-e-s par notre direction – mais cela ne vient pas. »


Raymonde infirmière à l’Hôpital Fribourgeois

« Les normes de sécurité deviennent soudain obsolètes »

« Les premiers jours ont été éprouvants. Nous avons été bombardé-e-s de mails aux directives parfois contradictoires, mises à jour continuellement. La situation était plutôt désécurisante. Ensuite, les stratégies se sont mises en place. On nous a annoncé que les vacances de mars et avril étaient supprimées, afin de garder toutes les ressources humaines disponibles. Les filières se sont mises en place, avec l’aide des cliniques privées. Il semble que nous soyons prêt-e-s.

La sécurité du personnel reste problématique. Il a fallu attendre plus d’une semaine avant que des dispositions claires soient mises en place pour les personnes à risque. Par exemple, une personne avec un diabète sévère, une personne greffée ou une personne asthmatique n’ont été confinées à domicile qu’une dizaine de jours après le début de la crise.

Nous côtoyons des personnes potentiellement contaminées. Celles-ci présentent des symptômes mais n'ont pas été testées, faute de moyens. Nous n’avons pas non plus tout le matériel nécessaire pour assurer notre protection et celle de nos patient-e-s. Par exemple, nous n'avons droit qu'à deux masques par journée de 11 heures, alors que ceux-ci ne sont fiables que durant trois heures. Les normes de sécurité valables hier deviennent soudain obsolètes.

Une collègue a décompensé psychiquement. Elle a travaillé plusieurs années dans un service spécialisé et connait bien les protocoles d’isolement, en particulier celui que nous devons appliquer aujourd’hui. Elle est déstabilisée et angoissée, car nous ne pouvons l’appliquer que partiellement, faute de temps et de moyens.

Les directives changent d’une semaine à l’autre. Deux soignants présentant des symptômes grippaux se sont vu refuser le test. Ils ont continué à travailler plusieurs jours avant d’être testés, puis renvoyés à la maison dans l’attente du résultat. Ces collègues sont doublement éprouvés. Ils se font du souci pour leur santé, mais éprouvent aussi de la culpabilité à l’idée d’avoir peut-être transmis le coronavirus à des patient-e-s fragiles.

Ces situations nous révoltent, nous désécurisent et exercent une énorme charge mentale, qui pourrait altérer la qualité de notre travail.

Dans ce contexte, le Conseil fédéral a émis une ordonnance permettant de ne plus appliquer au personnel hospitalier les dispositions de la Loi sur le travail en matière de durée du travail. Cela nous a sidérés. Dans mon service, toutes et tous sont motivé-e-s à faire au mieux. Nous sommes des personnes responsables et engagées. Mais leur décision nous donne envie de tout abandonner.

À Fribourg, un sentiment d’abandon plombe aussi notre motivation. Les finances publiques sont florissantes mais nos politicien-ne-s allègent les impôts des grandes entreprises, cassent le service public, laissent se détériorer nos conditions de travail et veulent faire passer en force une réforme non aboutie de nos retraites. On peut appeler cela de l’indécence.

J’espère que cette crise permettra de prendre la mesure de l’importance d’un système de santé publique fort. Les hôpitaux ne peuvent pas être des entreprises rentables. Les économies mal placées, aboutissant à restreindre les effectifs du personnel de soins et d’intendance, n’ont aucun sens. Elles augmentent les coûts de la santé en générant des risques de prises en charge lacunaires, sources de complications lourdes de conséquences. »


Sonia infirmière en soins intensifs aux HUG

« Nous sommes de la chair à canon »

« Avec l’arrivée du Covid-19, la hiérarchie nous a proposé de travailler en 12 heures, au lieu de 8 heures par jour (10 heures la nuit), sous prétexte de baisser le temps nécessaire à la transmission des informations.

Je déteste les horaires de 12 heures: les jours sont interminables, les nuits inimaginables. En raison de l’urgence, nous avons cependant accepté ce changement. Puis, nous nous sommes rendu compte que l’objectif principal de la direction était de faciliter la gestion des horaires. Dorénavant, le personnel travaille une semaine les lundi, mardi, vendredi, samedi et dimanche. Puis, la semaine suivante, les mercredi et jeudi.

Les journées dépassent largement 12 heures. Nous arrivons à 6 h 30 pour nous changer, procédons à la répartition des équipes à 6 h 45 et terminons la journée entre 19 h 30 et 20 h. Une semaine sur deux, nous travaillons plus de soixante heures. Tout cela pour simplifier les plannings ! Certains responsables de soins ont proposé une répartition différente, avec des semaines de trois jours – mais la direction du département a refusé.

L’amplitude des journées aggrave la pénibilité du travail. Aux soins intensifs, nous devons tourner sur le ventre les patient-e-s en détresse respiratoire. Or nombre de personnes atteintes par le coronavirus souffrent de diabète ou d’obésité. Ce matin, mon patient le plus léger faisait 77 kilos, le plus lourd 110 kilos. Les retourner, c’est physiquement dur. Toutes les deux heures, il faut aussi changer la position du bras et de la tête, pour éviter qu’ils s’ankylosent. C’est une opération très délicate: chaque mouvement peut entraîner un manque d’oxygène, car les poumons sont abîmés. Il y a aussi le risque d’une déconnexion du tube endotrachéal, ce qui nous exposerait au virus directement, à la source. La responsabilité et la charge mentale sont donc très grandes.

Pour avoir plus de bras, nos dirigeant-e-s ont décidé de mixer les équipes d’anesthésie et des soins intensifs. Le souci, c’est que les anesthésistes utilisent des appareils respiratoires différents. Leur programme informatique est aussi distinct. Nous nous retrouvons, en pleine urgence, à travailler avec du matériel inconnu. Selon la salle, nous ne savons pas où se trouvent les outils ou les médicaments.

C’est le plus frustrant: nous devons investir de l’énergie en plus pour des choses qui pourraient être simplifiées. Si nous travaillions dans des lieux connus, avec nos instruments, nous aurions 50% de pénibilité en moins.

La crise va durer. Or dès le début, on nous met un maximum de bâtons dans les roues. Nous avons déjà des collègues arrêté-e-s en raison du stress, d’autres car elles et ils ne trouvent personne pour s’occuper de leurs enfants sur de si longues périodes. Cela va renforcer la pénurie de personnel. Nous avons fait part de ce problème à la direction du département de médecine aigüe. Celle-ci nous a répondu que nous pouvons en parler avec les deux psychologues engagés à cet effet !

En nous soumettant à des semaines de travail sans fin, le Conseil fédéral nous a planté un couteau dans le dos. J’ai le sentiment d’être de la chair à canon. Le gouvernement ne prend pas les mesures nécessaires pour protéger la population, rejetant ainsi une responsabilité écrasante sur nos épaules. En même temps, il fait exploser nos conditions de travail.

Pour la première fois en vingt-cinq ans, je n’ai pas envie d’aller travailler. J’adore mon métier, mais j’en ai marre d’être le pion de politiques inadaptées ! »