Quand la grève générale secouait la Suisse

Questions à Adrian Zimmermann, historien et co-organisateur du colloque historique du 15 novembre 2017 consacré à cette grève unique dans l’histoire helvétique.

Quelle a été l’ampleur de la grève générale de 1918 ?

Adrian Zimmermann – 250 000 personnes ont participé à la grève générale. Cela représente environ un quart des salariés. L’ampleur du mouvement a donc été énorme. Ce sont souvent les cheminots, les tramelots, les ouvriers de la métallurgie et du secteur des machines ainsi que les horlogers qui ont fourni le gros des troupes. Mais des travailleurs de presque tous les secteurs économiques se sont impliqués.

Le mouvement a été le plus fort dans les régions urbaines et industrielles, et la participation en général plus marquée en Suisse alémanique. En Suisse romande, ce sont les régions industrielles de l’arc jurassien qui se sont le plus mobilisées. Dans les cantons de Vaud et Genève, la participation a été plus difficile que dans les grandes villes alémaniques – August Huggler, secrétaire de la Société suisse du personnel des trains et membre du comité d’Olten, a dû se rendre à Lausanne pour convaincre les cheminots de faire grève – avec succès. Le Valais et Fribourg, des cantons ruraux, catholiques et conservateurs, sont restés presque à l’écart.

Quelles formes la grève a-t-elle pris ?

L’arrêt de travail a été presque complet dans les villes industrielles et les chemins de fer. Les quotidiens bourgeois n’ont pas paru… La grève s’est donc fait sentir partout.

Elle a été menée de manière très disciplinée. Dans les grandes villes, les organisateurs ont essayé d’interdire la consommation d’alcool dans les bistrots, afin d’éviter les provocations et les bagarres. Les grévistes avaient des consignes strictes de ne pas se laisser provoquer – il y a d’ailleurs eu peu de confrontations avec les soldats. Les rassemblements ouvriers ont surtout eu lieu dans des salles. Cela explique qu’il est plus facile de trouver des photos de l’armée ou des contre-rassemblements bourgeois que des grévistes!

Suite à la grève générale, les membres du Comité d’Olten et d’autres leaders syndicalistes et socialistes ont été jugés par un tribunal militaire. Finalement, seuls quatre de ses leaders ont été condamnés. L’acquittement des autres montre que les autorités ont essayé d’éviter de mettre de l’huile sur le feu.

Comment expliquer l’ampleur du mouvement ?

D’une part, en raison des conséquences économiques et sociales de la première guerre mondiale. Dès le début de la guerre, le prix de biens quotidiens de première nécessité – la Suisse était fortement dépendante des importations de produits alimentaires et de charbon – ont explosé. La situation s’est fortement aggravée durant les deux dernières années du conflit.

La Suisse était déjà un des pays les plus riches du monde. Mais dans les grandes villes, un quart de la population n’arrivait plus à survivre de son travail et devait recourir à l’assistance. L’épidémie de grippe dite « espagnole », déclarée en juillet 1918, a causé des ravages auprès de cette population mal-nourrie.

Des secteurs de la bourgeoisie s’étaient grandement enrichis durant la guerre: la production d’armes connaissait un grand essor, ainsi que la place financière et les banques. D’autres spéculaient sur les biens de première nécessité. La colère était grande contre ces « profiteurs de guerre ».

Il y a ensuite des raisons politiques. Au début de l’année 1918, le Comité d’Olten, formé de représentants des syndicats et du Parti socialiste, est chargé d’organiser la lutte pour les revendications ouvrières et contre le projet d’un service civil obligatoire – qui prévoyait de mobiliser la population, y compris les femmes, pour le travail dans les champs. Le Comité d’Olten réussira à obtenir d’importantes concessions du Conseil fédéral, suite à ses menaces de déclarer la grève générale.

C’est une provocation militaire qui met le feu aux poudres: le 7 novembre, le Conseil fédéral envoie l’armée occuper les villes de Zurich et de Berne, en invoquant des rumeurs sur un possible coup de force « bolchevique » à l’occasion du premier anniversaire de la révolution d’octobre. Le Comité d’Olten y répond par une grève de protestation, le 9 novembre. Mais l’occupation militaire continue. Le Comité d’Olten lance donc un appel à une grève générale illimitée à partir du 12 novembre.

Quel a été le rôle du contexte international ?

La situation internationale, marquée par la fin de la Grande Guerre, la révolution russe, la chute de l’ordre ancien et des Empires en Europe, a un fort impact en Suisse. En même temps qu’il a décidé de lever des troupes sur Zurich et Berne, le Conseil fédéral a décrété l’expulsion de la mission soviétique en Suisse, sous pression de la diplomatie française et italienne…

Le 9 novembre, journée de la grève de protestation convoquée par le comité d’Olten, la révolution allemande gagne Berlin – l’empereur Guillaume II doit abdiquer, la République est proclamée. Ces événements ont un écho important, surtout en Suisse alémanique – en Suisse romande, l’ambiance est plutôt à la fête de l’armistice, signé le 11 novembre.

Quelle a été la réponse des autorités ?

Rappelons que la grève a été elle-même une réponse à l’action brutale des autorités. Cette dernière a été vécue comme une provocation par les milieux ouvriers.

Pour organiser cette répression, le Conseil fédéral a puisé dans le milieu paysan, qui avait fait de bonnes affaires durant la guerre et était hostile aux grévistes. Il a envoyé des soldats venus d’autres cantons (notamment Fribourg et la Suisse centrale) pour occuper Berne et Zurich, afin d’éviter toute fraternisation entre troupes et travailleurs.

Au deuxième jour de grève, l’armée a occupé les secrétariats et les imprimeries du mouvement ouvrier. En interrompant la production de la presse syndicale et en coupant les connexions téléphoniques, elle a rendu plus difficiles l’action et la coordination des grévistes. Les cheminots ont été soumis à la loi martiale; sous la protection de l’armée, quelques trains ont circulé, conduits par des briseurs de grève.

De son côté, la bourgeoisie a organisé des groupes paramilitaires. Dites gardes civiques, ces troupes ont été tolérées par les autorités et même équipées par l’armée ou la police. Quelques années plus tard, ils seront un terreau fertile pour la formation des premiers groupes fascistes en Suisse. Les gardes civiques disposaient aussi d’un service de renseignement et d’un « service auxiliaire technique » visant à briser les grèves dans certains secteurs.

Cette militarisation a eu des conséquences parfois dramatiques. À Granges, dans le Jura soleurois, lors de la troisième journée de grève, les troupes du coin ont fraternisé avec les grévistes. Le gouvernement a alors envoyé des soldats vaudois sur place. Leur commandant a donné l’ordre de tirer sur les grévistes – au seul motif que la foule insultait les militaires. Trois ouvriers ont été tués.

On retrouvera ce scénario – des soldats qui tirent sur une foule désarmée – à d’autres reprises dans l’histoire suisse. Lors d’une grève générale menée à Bâle et Zurich, en août 1919, l’intervention de l’armée causera six morts; puis à Genève, en 1932, la répression d’une manifestation antifasciste fera 13 morts et 45 blessés. À chaque fois, il s’agit de décisions conscientes visant à réprimer un soulèvement ouvrier.

Pourquoi le Comité d’Olten a-t-il décidé d’arrêter le mouvement après trois jours ?

Selon le concept de grève générale élaboré par Robert Grimm au printemps 1918, une grève générale illimitée risquait se transformer en guerre civile. Dans une telle situation, l’attitude des troupes mobilisées serait décisive. Or après les premiers jours de grève, il est devenu évident que les soldats étaient en majorité hostiles à la grève. Une large majorité du Comité d’Olten en a conclu qu’il n’était pas possible de gagner et a voulu éviter une confrontation entre ouvriers désarmés et troupes armées de mitrailleuses, de grenades et prêtes à tirer. Après l’ultimatum lancé par le Conseil fédéral le 13 novembre, le Comité d’Olten a appelé les ouvriers à reprendre le travail le 15.

Cette décision a été vue comme une « capitulation » par de nombreux grévistes favorables à continuation du mouvement, notamment dans les cantons où il était fort, comme à Zurich.

Le Comité d’Olten mentionne aussi souvent le contexte international. La première Guerre mondiale s’était terminée par des révolutions en Autriche-Hongrie et en Allemagne, mais le mouvement ne s’étendait pas aux pays qui avaient gagné la guerre.

Quelle a été l’issue des principales revendications du Comité d’Olten ?

Le Comité d’Olten a formulé neuf revendications à l’intention du Conseil fédéral: le renouvellement du Conseil national d’après la proportionnelle; le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes; le devoir de travailler pour tous – une mesure qui visait les spéculateurs et les capitalistes; la semaine de 48 heures; l’organisation d’une armée populaire; l’organisation du ravitaillement; une assurance vieillesse et invalidité; le monopole de l’Etat pour l’importation et l’exportation; et le paiement des dettes publiques par les possédants.

La grève générale a accéléré l’adoption de plusieurs de ces exigences: la première élection du Conseil national selon la proportionnelle a eu lieu à l’automne 1919; les 48 heures ont été introduites en juin 1919 dans la Loi sur les fabriques, puis en 1920 dans les transports publics – il s’agissait d’une réduction du temps de travail spectaculaire, car la semaine de travail comptait auparavant 59 heures! L’AVS a été introduite en 1948 ; quant au droit de vote des femmes, il a dû attendre 1971. D’autres mesures (armée populaire, devoir de travailler, paiement des dettes par les riches) ne sont toujours pas entrées en vigueur.

Qu’est-ce que cet événement peut nous apprendre, 100 ans après ?

La grève générale a été le fruit de la souffrance vécue par une grande partie de la population ainsi que du degré d’organisation de la classe ouvrière.

Elle a eu lieu au cours d’une situation historique extraordinaire: l’Europe était en guerre; en Suisse, les mécanismes démocratiques ordinaires avaient été suspendus et les pleins pouvoirs attribués au Conseil fédéral; une grande partie de la population souffrait de grandes privations alors que l’économie produisait énormément; en parallèle, le gouvernement a multiplié les provocations.

À l’époque, le mouvement ouvrier avait une force réelle. Il y avait de vrais quartiers ouvriers à côté des usines. Les organisations syndicales y étaient présentes à tous les niveaux de l’organisation sociale. Le mouvement ouvrier était uni – la scission entre les partis social-démocrate et communiste n’aura lieu qu’en décembre 1920.

Un mouvement d’une telle ampleur ne s’est jusqu’à présent pas répété dans l’histoire suisse. Une grève générale a secoué Bâle et Zurich en 1919, mais elle n’a pas eu la même intensité. Les grandes crises d’après-guerre (1920-1923) et celle des années 1930, avec l’ explosion du chômage, ont favorisé un climat réactionnaire et rendu les mobilisations plus difficiles.

Malgré son caractère limité dans le temps, la grève générale a été une énorme démonstration de force des travailleurs. Elle a eu un effet durable: sa menace a continué à planer sur la bourgeoisie suisse, qui l’évoque souvent au cours de la 2e Guerre mondiale. Leur crainte d’une nouvelle grève générale a été l’une des principales motivations de la bourgeoisie suisse à chercher des compromis avec le mouvement ouvrier. Dès les années 1920 les syndicalistes ont été plus fortement intégrés dans des commissions extraparlementaires; vers la seconde guerre mondiale, on assiste à l’émergence d’un système stable de conventions collectives entre syndicats et patronat; et en 1943, le PSS sera intégré au Conseil fédéral.

Paru dans Services Publics, journal du SSP, no 16, 13 octobre 2017


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